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La Princesse Docile I

Textual note. MWM's French spelling and grammar do not match her remarkable fluency and wide vocabulary; but even Voltaire's letters show instances of, for instance, feminine adjectives qualifying masculine nouns. While obvious slips have been corrected, disagreements of gender or number are not usually marked with 'sic'.

Il y avoit une Reine de je ne scai quel Royaume très favorisée d'une vielle fée, sans trop de raison, car C'etoit peutêtre la personne du mond qui la meritoit le moins: mais il est assez ordinaire de voir le caprice ou le hazard decider de la faveur de Grands. La Nourice de la Reine etoit devenûe femme de chambre de la Fée. C'étoit un bon Coeur de Paysanne qui parloit eternellement de son éleve, sans autre raison que par le plaisir qu'elle trouvoit a rappeller les années de sa jeunesse, et par la vanité qu'elle sentoit d'avoir allaitée une Reine. Ses discours naifs avoient fait une si grande impression sur la Fée, qu'elle avoit accordé les grands entrées a la Reine qui étoit souvent au chevet de son lit, quand sa porte estoit refusée a tout ce qu'il y avoit de respectable, ou d'aimable sur la terre. Effectivement cette bonne femme avoit pris l'ascendant sur sa Maitresse, sans que l'une ni l'autre s'en aperçût. La Fee la grondoit toujours, et ne parloit jamais d'elle sans la qualifier de, cette pauvre radotteuse, pourtant comme c'étoit elle qui la veilloit quand elle étoit malade ou croyoit l'etre, et qui lui donnoit ses remedes, elle s'étoit insensiblement acquise le droit de dire tout ce qu'elle voulût, et ses jaseries continuelles faisoient plus d'effet sur l'esprit de la Fée, que la plus grande Eloquence n'auroit <pû> faire. Tout cela tournoit au profit de la Reine. La pauvre Nourice ignoroit son credit qu'elle auroit peut estre Employée a toute autre chose si elle l'avoit voulûe.

La conduite de la Reyne de Travers (c'estoit son nom) fortifiait beaucoup l'Idée que la Fee avoit pris de son Merite, elle y alloit tres rarement et disoit peu de chose. La fée accoutumée a voir que des gens qui lui demandoit [sic] des graces ou du secours et qui étois accablée tous les jours de dix mille placets, respiroit quand elle voyoit une personne qui ne lui demandoit jamais rien. Elle ne douttois pas que ce ne fut l'effet d'une grande modestie, ou d'un grand desinteressement. Il y avoit même des moments ou elle se flattoit de plaire a la Reine au point, de lui faire tout oublier par le charme de sa conversation; cette imagination l'avoit attendrie jusqu'a lui faire dire un soir qu'elle l'avoit aupres d'elle, Mon dieu madame que vous ettes differente de tous ceux que je voy. Vous ne pourez pas ignorer ma Puisance pg 212prèsque sans bornes. Au lieu de m'importuner comme mille autres, qui n'ont nulle raison de compter sur moi, vous ne m'avez jamais demandée la plus legere grace, malgre toutes les preuves de bien veillance que je vous ai donnée. Aussi suisje resolue, pour la recompense de votre retenüe, de vous accorder la premiere chose que vous me demanderai.

Eh que voulez vous que je demande, repliqua La Reine d'un air visant sur l'impertinance? Je suis en habitude de faire des graces et non pas a en demander. Ne suis je pas la plus grande Reine du monde? (Elle ne l'etoit pourtant que d'une petite isle assez mal située.) Mon mari, qui est harangué tous les quinze jours, par des subjets pénétréz de sa sagesse (c'étoit le Roi Imbecile), a pour mes conseils toute la defference qu'il me doit. Je n'ai pas à me plaindre de la nature, ni pour la figure, ni pour l'esprit. (Elle étoit louche et bossue.) Je serois faschée d'avoir la taille droite et pincée d'une Bourgoise, et un regard equivoque convien a une Reine qui ne doit honorer personne d'un regard decidé. Joze dire que je suis encore plus distinguée par ma vertu, que par mon rang ou mes talents: ma severité ne s'est jamais demonti un seul moment de ma vie. (Il estois vrai que née sans gout, avec une imagination froide et un coeur dur, elle n'avoit jamais senti ni tendresse, ni Inclination.) La Fée qui commençoit d'ouvrir les yeux [sur] son Caractere, lui repondit d'un ton sec, Je vois bien que je puis peu de chose pour vostre service; il ne m'est pas permis de me dedire, ainsi je vous accorde telle demande que vous voudrez, mais je vous jure, foi de Fee, de ne vous en accorder jamais une seconde, quand même vous ne serai si contente de vous ou de vostre situation que vous ne parroisez a present. Vous ettes gross; n'aurièz vous rien a souhaitter pour vostre Enfant?

Je ne demande que la Docilité, repliqua la Reine. Quoy que les bien seances me permettent pas, de me fatiguer en l'instruisant moi mesme, je sçaurai lui choisir des gens de merite qui ne manqueront pas de le perfectioner, pourvû qu'il soit soumis a leurs leçons.

Allez, lui dit la Fee, je vous reponds d'une Docilité parfaitte; vous accoucherai d'une fille, et vous pouvez la nommer Hardiment, la Princesse Docile.

La Reine se retira fort contente d'avoir soutenûe son Rang, avec un hauteur convenable. La Fée se coucha en pestant contre sa sotte Femme de Chambre de lui avoir donnée une Connoisance si ridicule, et trois jours apres elle prit une autre Favorite de sa main, qui fût assez habile pour profiter de sa faveur et joüer un tres grand Role dans le Monde, quoy que son merite unique, estoit d'avoir un Laquais a son service qui plaisoit beaucoup a la bonne Femme de Chambre.

Mais laissons la Cour de la Fée, et retournons a celle de la Reine de Travers; qui accoucha d'une Fille extremement jolie. Toute sa Cour se tuoit a lui dire, qu'elle la ressembloit comme deux gouttes d'eau; elle en étoit si bien persuadée qu'elle resolût de ne rien negliger pour la rendre la pg 213Princesse la plus accomplie de la Terre. A peine commençoit elle a parler, qu'elle lui fit aprendre 5 ou 6 Langues differentes. La pauvre enfant tachoit de les retenir touttes, et a sept anns elle ne sçavoit s'exprimer en aucune. Elle avoit naturellement l'oreille juste, et le son de la voix charmante. Cétoit un beau canevas pour la Reine; elle vouloit qu'elle aprit a la fois, a chanter dans le goût de toutes les nations, et a jouer de touttes sortes d'instruments. Elle lui donna une vieille fille pour Gouvernante; c'étoit une personne sans reproche, ayant été toute sa vie, d'une laideur respectable, Prude, devote, et sotte, à toute outrance. Elle avoit pour Coadjuteur un Hermite a barbe blanche, qu'on avoit arraché de son desert, ou (dans la meilleure foi du monde) il avoit passé trente anns a manger de Racines, et a estre mangé des Poux, en honneur de Dieux. Il avoit perdu un Bras, pour l'avoir eû etendu sur sa Tête dix anns de suitte, pour faire sa Cour a Brama dont il se croyoit Favori, en consideration de ce qu'il s'etoit fouetté regulierment deux fois par semaine, depuis d'age virile. C'étoit justement des personnes belles qu'on devoit les choisir pour instruire une Princesse destinée a regner.

Elle étoit née tres vive, elle avoit la memoire la plus heureuse, le Coeur parfaittement bien fait, et un grand fond de tendresse. On ne doit pas s'ettoner qu'etant douée de cette Docilité extreme, elle se donnât entierment aux sentiments de ses precepteurs. Obeir en tout, et ne raisonner sur rien, estoient les maximes fundamentales de son Education. Le bon Hermite pleuroit dix fois par jour, de voir l'heureux progress de ses preceptes; peu s'en manquoit qu'il ne la crût inspirée. Elle le devançoit dans les actes de Devotion, et d'austerité qu'il lui recommandoit, elle rencherissoit même sur ses Leçons. A l'age d'onze anns, elle se devoua a rester sept anns assise les jambes croisez en honneur de la Deëse Vichnou. Sa Governante effrayée de cette Resolution a la quelle elle ne s'attendoit pas, en avertit la Reine, qui étoit alors si occupée a élever des Sereins, qu'elle n'avoit pas vû sa fille depuis six mois. Elle entra dans son Apartement, et fût plus choquee encore de voir qu'elle ne se levoit pas pour lui rendre les respects qu'elle lui devoit, que de l'extravagance de sa Devotion. Elle commençoit par la traitter de Desobeissante, et ensuitte de Folle, et de Rebelle. La Princesse, deja pale et maigrie, par ses jeunes, faisoit une vraie figure de Pagode, ses cheveux épars, et mal peignée, sa Coiffure de travers, ses yeux baissez. Elle repondit d'un ton modeste, qu'elle estoit instruitte, que le premier Devoir estoit envers les Dieux, que si elle plaisoit a Vichnou il lui importoit fort peu, de plaire aux autres, qu'elle voyait tres bien, que son Voeu étoit accepté, puis que la Deëse la jugeoit digne de souffrir des Persecutions, qu'elle regardoit comme de marques de la bonté de la Divinité touttes les Duretez dont il plaisoit a S. M. de l'accabler, qu'elle avoit toujours craint un chemin semé de Roses, qui ne mene qu'a une perte certaine, et que c'étoit par des épines qu'il falloit parvenir au vrai bonheur.

pg 214Elle étoit en train de nous donner un fort beau Discours sur la Mortification, si la Reine, qui étoit devenûe furieuse de voir qu'elle faisoit si peu de cas de son resentiment, ne lui eût ordonnée de se taire, et cela d'un ton absolu.1 Elle se tourna vers l'hermite qui étoit la en extase des belles choses que disoit son Disciple. Voila vos raissonnements de chien, s'écria t'elle, écoutez, si vous n'otez pas cette Folie a ma Fille en 24 heures, vous serez pendu mardi prochain; travaillez y, et si vous reussisez, je vous recompenserai par la permission de retourner dans vostre desert, ou vous mourez de faim si vous le trouvez bon.

Le pauvre homme étoit naturellement le plus grand Poltron du monde, et qu'oy qu'il eût dit souvent, qu'il étoit assuré de sa place au dessous le petit doigt du pied gauche de Brama, il n'étoit point de tout pressé de la prendre. Cet perspective de potence le fit trembler. La même poltronerie qui l'avoit rendu Saint, l'éloignoit extremement d'estre Martyr. Il se prosterna devant la Reine, en lui jurant que sa Religion exigoit une Obeissance sans reserve, a tous ses ordres, et qu'il ne douttoit pas de convaincre la Princesse qu'elle ne pouvoit rien faire de [si a]greable aux dieux que d'obeïr [ave]uglement a une Reine parfaitte, qui estoit [l'image] vivante de la Deëse. Il tourna si bien l'esprit de son éleve, qu'elle alloit le Lendemain de grand Matin se jetter aux Pieds de sa mere, pleurant amerement du chagrin qu'elle lui avoit causée. Elle n'osa demander le rappel de son cher precepteur; il n'en avoit pas trop d'envie lui même. L'Idée de Bourreau etoit encore dans sa Tête et il se crût plus en seurete parmi les Ours et les Loups qu'aupres d'une reine capricieuse et absolüe.

Il falut luy choisir un successeur, et la Reine déttera au fonds d'un College un Philosophe, bon Geometre, grand Mathematicien, soupsçonné d'etre peu orthodoxe, et même quelque chose de pis. Il avoit raillée sur plusieurs sujets de veneration, il parroisoit douter que le Grand Brama, tout grand qu'il étoit, pût plaire a la fois a soixante mille deesses, et il avoit écrit un Livre pour prouver que Vichnou ne s'étoit jamais metamorphosé en Poisson. Il est vrai qu'il avoit retracté ce livre et l'avoit laissé bruler avec un grand sang froid, mais on croyoit que c'étoit de Crainte d'estre brulé lui même, et on n'etoit pas bien persuadé qu'il fût sincerement penitent d'avoir donné naissance [a] la secte des [douteurs], qui menaceoit un schisme horrible qui faisoit trembler tous les vrais croyans. D'ailleurs, d'une grande Probité, d'une Morale austere, [on ne pouvoit lui reprocher que le manie de vouloir estre honnête homme sans que les dieux s'en mellassent], nouveauté que le Clergé estoit fort empressé de supprimer. La Reine lui recommenda de nettoyer la Cervelle de sa fille, et il trouva le tâche beaucoup plus facile qu'il n'esperoit. Elle aimoit a raisonner; c'estoit sa pente naturelle, elle ne l'avoit étouffée que par sa Docilité extreme. La Vertu telle pg 215que le Philosophe la representoit lui parroisoit plus pure et plus noble, que sous le fatras dont l'hermite l'avoit bercée. Elle étoit passionée pour la Lecture, et1 devient infatigable pour l'étude.

Son Maitre charmé de ses dispositions pour les sciences, faisoit Compliment a la Reine sur le Genie surprenant de la Princesse. Elle en etoit peu flattee, n'ayant jamais fait grand cas du bel esprit; elle repondit sechement au Philosophe, qu'elle craignoit que ces Histoires, cette Geographie, et cette Philosophie, dont il parloit, ne la rendissent trop serieuse, et puis qu'elle vouloit lire il la devoit choisir de Livres divertissants. Elle a ses heures de recreations, repliqua t'il, ou elle aprends par Coeur le Telemaque. C'est encore de l'histoire, disoit la Reine d'un air fasché que ne permettoit point de reponse, je veux lui envoyer la Princesse de Cleves pour luy égayer l'esprit. Sa Gouvernante l'avoit deja donnée Pamela, pour lui former le Coeur. Bien tost la pauvre Princesse devient toute paitrie de Sentiments. Elle prenoit avec ardeur les Impressions du Heroisme, elle étoit enchantée de Telemaque surtout quand il voulût perir luy et tous ses amis, plustost que de desavouer son Nom, (sans faire refflection qu'une Page apres, il laissoit mourir un Innocent a sa place, sans faire le moindre pas pour le sauver) et elle se promettoit d'avoir toutte sa vie, la Modestie Silentieuse d'Antiope, la Sincerité de la Princesse de Cleves, et le disinterresment de Pamela, sans sçavoir que c'etoit renoncer a plaire, a estre respectée, ou a s'agrandir. Elle n'avoit nulle Idee d'aucune de ces pretentions. Sa Gouvernante l'avoit accoutumée a negliger sa figure comme une chose indigne de son attention, et lui avoit toujours assuré qu'il ny avoit que des Coquettes ou des Petits Maitres qui songassent aux leurs, ou a celles des autres, et qu'on ne brilloit jamais aupres de Gens sensé que par les Graces de l'ame et de l'esprit.

Elle lui persuadoit plus facilement parce qu'elle se l'etoit fortment persuadée a elle même, et c'étoit l'unique consolation de sa Laideur. L'Hermite et le Philosophe lui avoient tous deux inspiré le mepris des Vaines Grandeurs, sans s'aperçevoir que ce mepris qui étoit tres necessaire pour leur faire supporter l'obscurité de leur état, estoit bien triste pour une grande Princesse a qui il ostoit la douce Jouissance de l'éclat dont elle étoit environnée. Elle estoit parvenue a ce point de perfection de ne pas gouter les plus precieux dons que les Dieux peuvent faire, elle estoit inutilement une de plus belles personnes du monde, et Heritiere d'un Trône, en regrettant l'état de Bergere ou de Vestale. Helas elle ne sçavoit pas que le vraie Sagesse veut extraire du Plaisir de touts les biens qu'on possède, et mepriser seulment ceux qu'on ne peut acquerir.

Cette Beauté pourtant inutile pour elle, devenoit fort a charge a d'autres. La Reine, qui ne la trouvoit jamais assez jolie a quatre ans, la trouvoit beaucoup trop belle a treize. Elle ne pouvoit pas avec justice lui reprocher la pg 216vivacité de ses yeux; elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour l'éteindre. Elle travailloit perdre la fleur de son teint par des Lectures qui duraient toute la nuit, et elle tachoit de gater sa taille en écrivant dix heures de suitte, mais la Nature, plus forte qu'elle, avoit rendû toutes ces choses parfaittes, et la Reine ne pouvoit pas la disconvenir interieurement quoy qu'elle disoit tous les jours, qu'elle étoit changée a faire pitée.

Il falût la faire une Maison et sa mere, qui avoit recherché avec tant de Delicatesse des Personnes admirables a qui confier son Enfance, se sentit une tres grand Indifference sur le choix de celles qu'elle mettroit au pres d'elle pour Dames de Compagnie. Elle lui Donna donc sans Refflection ou Distinction, La Comtesse de Bon Sens, et la Marquise de l'Artifice, la premiere uniquement parce qu'elle l'ennuyoit dans son Palais, et l'autre parce qu'elle l'avois beaucoup briguée cette charge.

Le Roi l'avoit envoyé a la Princesse (selon l'etiquette de la Cour) un assortiment de Pierreries magnifiques, et on lui assigna pour sa Residence un Vieux Chateau assez beau, éloigné de 4 lieus de la Capitale, ou elle estoit presque releguée, au grand Plaisir de la Reine, qui ne la voyoit plus qu'a regret, et sans en estre elle meme offensée. Le Philosophe lui fit valoir cette marque de la tendresse de sa Mere, qui aimoit mieux perdre la douceur de la voir que de hazarder son innocence au milieu du Luxe et du Tumulte. Il étoit lui même charmé de cette retraitte, il avoit assez d'esprit pour s'aperçevoir qu'il figuroit tres mal a la Cour. Les Pages lui faisoient de Poliçonneries, les petits maitres, et les Dames aimables (qui sont toujours le parti le plus fort) l'accabloient de complimens en ricanant et se jouoient impitoyablement de sa bonne Foie, et de sa Philosophie. Il estoit tres <?> piqué de ce manege. Malgre tout son mepris pour le public il étoit l'homme du monde le plus sensible au moindre mepris pour sa personne; il s'emportoit même quelque fois d'une façon a scandaliser les Philosophes et faire rire tous les ignorants. La Gouvernante estoit aussi bien aise d'estre éloignée d'une Cour ou sa Pruderie estoit si peu considerée, de voir souvent des petites Coquettes qui lui faisoit horreur, traittée avec plus de consideration qu'une Chasteté invincible depuis 50 Anns.

Madame Bons Sens etoit peutestre un peu faschée de la Solitude ou elle etoit condamnée, mais elle etoit en habitude de se taire, et elle sçavoit même s'amuser des ridicules qui ennuyoient les autres. La Marquise estoit celle qui regrettoit la Cour la plus, mais elle sçavoit aussi cacher ses sentiments, et se flattoit de se recompenser a merveille de la contrainte qu'elle se donnoit. Elle avoit ses vûes quand elle avoit demandé d'estre placée aupres de la Princesse, et elle ne s'en écartoit pas un moment. Elle tacha de s'en faire aimer, et il etoit tres aisé dü reüsir; la pauvre Enfant n'avoit jamais vû aupres d'elle que des personnes qui vouloient l'instruire et qui ne songoient pas a lui plaire. Elle regardait la defiance comme un sentiment indigne d'une ame Genereuse et se livra toute entiere a la seduction de la Marquise avec une pg 217bonne Foy qui auroit donnée des remords a un Coeur capable de les sentir; mais Madame d'Artifice n'estoit pas accoutumée a de pareilles Foiblesses. Elle estoit vive, insinuante, complaisante, badine ou tendre selon l'humeur de la Princesse, et sçut si bien profiter de tous ses mouvements qu'en peu de jours elle ne pouvoit plus se passer d'elle.

Il etoit tres naturel que les manieres douces et prevenantes de la Marquise dussent faire une grande impression sur un Coeur neuf, jusque la tiranisé par des pedagogues. La Reine ne s'etoit jamais relachée de soutenir avec hauteur la Dignité royale et maternelle, l'hermite lui avoit annonçé ses visions avec authorité comme des Inspirations divines, le Philosophe étoit dur et sec dans ses entretiens, et la Gouvernante avoit mille raisons d'estre toujours de mauvaise humeur. La Belle Docile avoit naturellement un si grand penchant vers la tendresse, qu'elle l'auroit donnée (faute d'objet) a une femme de Chambre, si la Gouvernante ne les avoient pas toujours chassées, aussi tost qu'elle les distinguoit, et lui faisoit de reprimandes tres aigre si elle s'abaissoit a leur dire le moindre mot agreable. Elle estoit donc livrée a elle même, et je croi que c'etoit pour s'en distraire qu'elle avoit formée le voeu bizarre qui avoit fait tant de bruit; aimant mieux estre a Vichnou qu'a personne.

Cette fantaisie étant passée, elle se sentoit une vuide qui la desesperoit. Elle n'attendoit que la premiere occasion pour placer les plus beaux sentiments du monde; on lui avoit representé l'amour comme une Passion si honteuse qu'elle n'osoit pas seulment y penser, mais la belle Amitie estoit le comble de la vertu. Telemaque qu'on lui proposoit pour modele, en étoit sensible au point de vouloir se tuer quand on lui ostoit son cher Mentor, et Minerva elle même en faisoit ses delices. C'estoit bien assez pour determiner la Princesse a se jetter dans ces aimables sentiments1 qui rendent content a la fois, le Coeur et la Raison. La Cour qui lui faisoit Madame de l'Artifice, lui parroisoit l'effet de la Sympathie la plus tendre; elle auroit crû l'outrager en lui refusant son estime entiere; elle estoit touchée de reconnoisance pour ses flatteries, et le Goût qu'elle prit a sa Conversation, acheva de la rendre toute a elle. La Marquise estoit trop connoiseuse pour ne pas voir l'ascendant qu'elle avoit pris sur l'innocente Princesse; elle la tournoit comme elle vouloit. Sa premiere demarche fût de l'eloigner de Madame Bon Sens, qui voyoit toutes ces scenes de sang froid; elle n'etoit pas faite pour la Cour, elle craignoit également d'estre Favourite ou disgraciée, et en faisant simplement les devoirs de sa charge, sans Empressement, ni negligence, elle se garentissoit de l'un et de l'autre.

Pendant quelques mois, la Tranquillité, la Pais, les plaisirs mêmes regnerent dans le Chateau. Le Mystere que ces tendres amies étoient obligées de mettre dans leur commerce pour se sauver de l'envie de la Gouvernante, pg 218la rendoit encore plus cher. Tout contribuoit a leur bonheur quand celui de la Princesse fût troublé, en voyant un air de Tristesse sur le visage de son aimable Marquise qui sembloit augmenter tous les jours, quoy qu'elle fit son possible pour la cacher. Elle s'efforçoit de paroistre gaye mais il étoit aisé de voir que ces efforts lui coutoint [sic] et qu'elle avoit un fonds de Malencholie que ni la presence ni les carresses même de son adorable Princesse ne pouvoit dissiper. Quel chagrin pour cette tendre Amie! Elle mouroit d'envie d'aprendre la cause de ce changment funeste, sans oser la demander pour ne pas l'embarrasser. Elle étoit assez delicate, pour craindre de lui donner a soupsçonner qu'elle presumoit de son rang, pour vouloir exiger son secret, et elle souffrit plusieurs jours tout ce que la Curiosité pouvoit lui faire souffrir sans chercher a s'éclaircir, persuadée que la Marquise ne pouvoit rien refuser a son moindre desir, mais que sans doute elle avoit des raisons tres fortes pour son silence puis qu'elle ne lui confioit pas son inquietude.

Cette Discretion de la Princesse étoit encore plus a charge a Madame de l'Artifice. Elle vouloit estre importunée, elle vouloit même qu'on lui arrachat son secret; elle redoubla la dose de Tristesse qu'elle avoit repandûe sur toute sa figure, et ne faisoit pas une geste qui ne la decoüvrit. Tant tôt elle tomboit dans une reverie si profonde, qu'on lui parloit au moins deux fois, avant qu'elle repondit, tant tôt elle avoit des larmes aux yeux, et quand la Princesse la surprenoit dans cet état, elle tachoit de sourire avec un air de Langueur qui penetroit jusqu' a l'ame de la Douce Docile. Elle pleuroit souvent dans son cabinet des chagrins qu'elle ne comprenoit pas. Que sçai-je pourtant (pensoit-elle un soir que cette chere amie lui avoit paru plus triste qu'a l'ordinaire) si je ne puis pas soulager cette affliction, au moins je puis pleurer avec elle; peutestre que cest uniquement la crainte de m'affliger qui lui fait cacher le malheur dont elle est accablée. Qu'elle connoist mal l'exces de ma tendresse! Je sacrifirai tout pour la tirer du moindre embarras, toute souffrance m'est supportable hors celle de la voir souffrir.

Remplie de ces Idées elle écrivit un billet qu'elle glissa dans sa Main, par lequel, elle la prioit tendrement de se rendre par l'escalier derobé dans sa ruelle quand sa Gouvernante seroit couchée. Quoy qu'il ny eût que ces peu de mots dans le billet, c'éstoit assez pour aprendre a la Marquise que son projet alloit avoir le succes qu'elle souhaittoit. Elle ne manqua pas le rendezvous. Le premier quart d'heure se passa en demonstrations de la plus vive reconnoisance pour la Distinction dont elle l'honoroit; elle se jetta a genoux a costé de son lit, elle baisa ses belles mains en les moûillant de larmes qui sembloint partir d'un Coeur penetré de ses bontez. La pauvre Princesse tout enchantée de sa tendresse, y mela les siennes.

Mais ma chere Marquise, disoit elle d'une voix mal asseurée, malgre tous ces preuves de vostre amitie, j'ai a me plaindre de vous—De Moi! s'écria la marquise en l'interompant comme hors d'elle même, suis-je malheureuse pg 219au point de vous avoir deplû un seul instant? Que vous faut-il pour vous prouver mon zêle et mon attachment? Trop heureuse si en versant tout mon sang a vos pieds, vous avoüez, que jamais devoûement n'a égalé le mien.

Je veux le croire, repondit la Princesse, mais ne puis-je donc vous rendre contente; vous me cachez quelque chose qui vous touche infiniment, et quand on aime bien on n'a plus de reserve pour l'objet aimé. Je sçai que je me fais un plaisir, de vous developer touttes mes pensées, et je me ferai un Crime de vous cacher aucun de mes sentiments—

Pendant que la Princesse parloit, Madame de l'Artifice prenoit l'air d'une personne qui voit son plus grand secret decouvert. De la surprise elle passa a l'accablement, et en suitte l'interompit par ses sanglots. La Princesse la serra entre ses bras en la conjurant de se confier a elle, et renouvella les protestations d'une amitie éternelle, et a toute épreuve. Enfin la Marquise ceda comme ne pouvant pas resister a ses ordres, et apres la prelude de quelques soupirs qu'elle étouffa, elle commeneca la triste recit de ses malheurs.

Vous pouvez juger belle Princesse, dit-elle, que je ne puis estre sensible a rien que par rapport a vous, vous ne pouvez pas ignorer avec quel ardeur j'ai sollicité l'honneur de vous servir. Je vous avois vû, et peut-on vous voir sans souhaitter vous voir toujours? Toutes mes demarches auront été inutiles, si je m'etois pas addressée au Valet de Chambre favori de la Reine. Vous ne sçavez pas peutestre que c'est le plus avare, et le plus avide de tous les hommes, toutes les graces passent par ses mains, et il profite de la necessité, ou de l'ambition de tous ceux qui ont affaire a la Cour. La miene se bornoit a m'attacher a vostre altesse, mais il étoit trop vif pour échapper a la penetration d'un homme accoutumé a étudier tout ceux que se presentent a lui. Il me demanda une somme excessive pour sa recommendation, en me faisant entendre une exclusion positive si je ne la donnasses pas. Tout ce que j'avois a vendre ou engager ne montoit pas a la moitie de ce qu'il m'avoit demandé; j'ai pris le parti d'emprunter le reste a des Marchands qui se sont fié a ma Parole. Ma conduitte passée avoit donnée un Idee si avantageux de ma bonne foye, qu'on ne fit aucun scrupule de sÿ livrer. Je devois reçevoir en peu de mois dequoy m'acquitter, mais dans le têmps que je l'atendoit, j'ai appris que mon Mari s'en est saisi pour payer une dette du jeu. Mes Creanciers deviennent importuns, ils se plaindront hautement, je seray regardée comme indigne d'être aupres de vous. Celui qui m'a pris mon Argent est homme a le nier; on m'accusera de disipations honteuses, ma Reputation si entière jusqu'ici sera flétrie, mais le comble de mon Malheur sera d'estre éloignée de vous. Quand j'envisage celui la, je nen sçaurois voir d'autres. Elle finit en fondant en larmes, dont la moitie estoient versées en pure perte; la princesse estoit deja si attendrie qu'elle se seroit arrachée les yeux, si ils avoient été necessaire pour sauver la Marquise des malheurs qui la menacoient.

pg 220Elle l'embrassa tendrement. Me croyez vous donc si dure (dit elle) de vous laissez dans cet état affreux? Quand je ne vous aimerai point, puis-je refuser a moi même le plaisir divin, de secourir une personne vertueuse, dont le bon Coeur a causé l'infortune? Il est vrai que je n'ai point d'argent, c'est ma Gouvernante qui a la disposition de ce que m'est assigné, et quelque fois elle m'en refuse, quoy que je n'en demande jamais que pour faire du bien. Je n'ose pas lui en parler dans cet occasion; vous sçavez quelle est jalouse de vos agrements. Elle me refuseroit seurement. Mais voici la Clef de cette cassette que vous voyez sur ma Toilette; mes Pierreries y sont enfermées. Prenez les, vous sçavez que je ne m'en soucie guerre. Je n'ai jamais osé esperer qu'elles me procureroint un plaisir si vif, un joi aucun de comparable1 a celui d'estre utile a une Amie pour qui je donnerai ma vie si elle pouvoit asseurer son bonheur!

Apres que Madame de l'Artifice eut joué la surprise, de la Generosité inoüie de la Princesse, sans oublier tous les éloges qui devoient naturellement la Confirmer dan ses beaux procedès, elle refusa nettement d'en profiter, en representant que comme les belles ames étoient rares, quand cette Histoire éclateroit, on ne manquerait pas dÿ donner des Couleurs abominables, et qu'elle seroit chassée de la Cour avec ignominie. La Princesse s'offensa presque de voir qu'elle ne la croyoit pas capable d'un secret inviolable. Elle lui jura que nulle extremité ne l'obligeroit de deceler une chose, ou son honneur etoit intteressé. Cela tourna en une belle Scene des Sentiments.2 La marquise ne pouvoit se resoudre qu'avec la plus grande repugnance a un action qu'on pouvoit soupsçonner d'interêt. Quoy que (dit-elle) il y est de la Douceur a avoir de l'obligation a celle qu'on aime, elle lui fit entendre aussi, par un raffinement de Generosité, qu'entre les amis parfaits, peutestre celui qui reçevoit donnoit la plus grande marque d'amitie; que c'étoit le plus fort sacrifice de l'amour propre, et qu'il nÿ avoit qu'une tendresse sans bornes, qui put faire faire a une personne bien née, une chose si humiliante, que d'accepter un bien fait de cette Nature. Docile étoit toute penetrée de ces raisonnements, qui lui parroisoient les plus justes du Monde, et elle ne se lassoit pas de remercier son Amie genereuse, de la preuve qu'elle reçevoit de son attachment, quand elle avoit la bonté de vuider sa Cassette. Elle laissa la Princesse dans l'admiration de sa vertu, et tres contente d'elle même, de s'estre saisie aussi promptement de la premiere occasion qui s'etoit presentée de faire un Action Heroique. Elle dormit avec ces Idées agreable, et on ne l'avoit jamais vûe si gaie qu'elle fût plusieurs jours apres. La Marquise avoit repris toute sa vivacité, elle etoit devenue doublement chere a sa jeune Maitresse depuis cet avanture, et les jours passeoient filez d'or et de soie, mais le Bonheur est rarement durable.

pg 221Le jour du Naissance du Roi approchoit, toute la Cour devoit paroistre en grand Galla. La Princesse ne pouvoit pas se dispenser dÿ aller, et on fut bien surpris de la voir sans Pierreries quand toutes les Dames en etoient parée a l'envie. Les jugements furent diferents dans cette occasion: les uns crurent que c'étoit un reste de Devotion, d'autres l'attribuerent aux conseils du Philosophe, et il y en avoit qui imaginoint que c'etoit un commencement de Coquetterie, que la princesse ne voulat rien cacher de la plus belle Gorge qu'on eut jamais vû, ni charger des petites oreilles bien tournez de Pendants qui les auroient defigurez. Le Roi Imbecile s'en formalisa d'une étrange façon, et la Reine, qui avoit trouvé sa fille tres grandise et d'une Beauté a faire enrager la meilleure Mere de l'univers, ne manqua pas d'inspirer a son Mari, que c'etoit lui manquer de respect et qu'elle meritoit au moins un exil de quelques années pour lui aprendre a vivre, et puis qu'elle faisoit si peu d'usage de ses presents, il falloit les reprendre. Elle les demanda de sa part avec beaucoup de Dureté. La Princesse repondit en rougissant qu'elle ne les avoit pas.

Eh qu'en avez vous fait insensée? dit la Reine. Vous ne repondez point, vous palissez, vous baissez les yeux—seroit-il possible? Mais non; mon sang ne peut s'oublier jusque la, vous avez été volée sans doute, et je ferai mettre tous vos gens a la Question.

Helas Madame, dit la Princesse en tombant a ses pieds et fondant en larmes, n'en accusez pas des innocents, j'en ai disposée,—Vous! vous! interompit la Reine en fureur, a Qui? en quelle occasion? quel service pouvoit meriter une recompense de cette force?

Il ne m'est pas permis de m'expliquer, repondit Docile, mais je suis seure que vous auriez faite vous même ce que j'ay fait si—

Moi! s'écria la Reine avec un redoublement de Colere, Vous me croyez donc aussi Bête que vous, capable de derangements infames, car je ne suis pas la dupe de vostre air modeste. Il ny a qu'une Passion dereglée qui peut faire commettre une Folie pareille; et j'ai le malheur d'avoir mis au monde une Fille degenerée, indigne de mon avoeu puis qu'elle a manqué a sa Vertu. Ce reproche perçoit le Coeur de la pauvre princesse, qui s'evanouit, sans faire la moindre Pitie a sa mere, qui ne pouvoit lui pardonner de l'avoir crüe capable d'aimer chose au monde mieux que ses pierreries. Elle fût portée a demie morte, dans une Tour destinée aux Criminels destat, accompagnée seulement de son affreuse Gouvernante, qui avoit ordre de se servir de toutes sortes de moiens, pour l'obliger a confesser le detail de sa mauvaise conduitte. Cette violence allarmait la Cour et fit beaucoup de Bruit par tout le Roiaume. Mille contes extravagants furent debittés. On disoit que la Princesse avoit conspiré de detroner son pere, d'autres ajouterent qu'elle avoit tiree un poignard contre la Reine, quelqu'une asseurent qu'elle étoit grosse de 7 mois. Les Femmes qui craignaient une Beauté qui les effacoit, et une Vertu qui étoit de mauvaise example, se pg 222dechainairent contre elle, mais en General, on convenoit que comme Heritiere presomptive de la Couronne, son Crime, quel qu'il fût, meritoit explication, et qu'elle ne devoit pas estre prisoniere sans une convention des états generaux.

Les provinces envoyerent des Deputez, et les magistrats firent des remonstrances au Roi, qui n'écouta ni les uns, ni les autres. La Reine lui fit entendre qu'il étoit obligé de soutenir l'autorité Roiale, et elle traita avec tant de mepris et de Hauteur, tout ceux qui osoient lui demander ses raisons, qu'on commençoit a respecter sa fermeté et sa Politique. Son extravagance triompha, dans le temps quelle etoit le plus marquée, et elle retint tout le monde en respect et en silence.

Ce n'est pas la premiere fois que le Vertu outrée et credule s'est attirée l'infamie, et il est assez ordinaire de voir la folie hardie et audacieuse arracher l'aprobation du Public. C'est ici un beau Champs pour deployer mon erudition, je pourrois citer quatre cents cinquante et huit passages de l'histoire ancienne et moderne, pour prouver cette verité, mais je veux menager l'impatience du Lecteur,1 il est sans doute tres inquiet sur le sort de la Princesse.

Apres que sa premiere surprise fût passée, elle s'arma de Philosophie, s'envelopa dans sa Vertu, et trouva même de la douceur a souffrir pour une Cause si glorieuse, et une Amie si parfaitte. Son seul chagrin étoit celui qu'elle crôioit causer a la Marquise, elle l'imagina abismée dans les plus vives douleurs, et son plus grand soin étoit de les soulager, en lui donnant de ses nouvelles. Un de ses Gardes touché de sa Beauté et de sa douceur, au hazard de sa vie lui fournit de quoy écrire, et entreprit de rendre sa Lettre. Elle passa le moitie de la nuit a étaler sa tendresse a ce cher Objet, se gardant bien pourtant de lui rien toucher de la part qu'elle avoit a sa disgrace. Elle lui dit plus d'un fois que le bonheur de l'aimer lui tenoit lieu du tout, et finissoit en l'asseurant que comme la plus cruelle Tyrannie ne pouvoit pas lui oster son Image, elle avoit toujours dequoy se consoler, parmi les plus vives persecutions.

Madame de l'Artifice fut fort allarmée en reçevant cette Lettre, on pouvoit peutestre decouvrir qu'elle l'avoit receû. C'en étoit assez pour l'exposer aux Fureurs de la Reine, et peutestre la faire soupsçonner d'un commerce criminel avec la Princesse, qu'on regarda comme Prisoniere d'état. Elle prit son parti en Femme habille, elle porta la Lettre a sa Majesté, qui tres contente de ce sacrifice, fit pendre le Garde qui s'en étoit chargé, et envoya la lettre a la tendre Docile en l'accablant de tous les reproches qu'elle crût que son obstination, et la peu de respect qu'elle avoit pour son resentiment meritoit. La Princesse ne douta pas que son Malheureux messager n'eût été surpris, et étoit fort éloignée d'imaginer, la Trahison de la pg 223Marquise. Mais sa Gouvernante avoit ordre de l'instruire, et ajouta qu'elle estoit nomèe Intendante de la Maison de la Reine pour recompense de cette belle Action.

On demandera peutestre, que devient Madame Bon Sens pendant tout ceci? elle si retira de la Cour, ou elle n'a jamais reparû depuis.

Je laisse des imaginations vives et tendres, a se figurer l'affliction de la Princesse en cette occasion; la mienne n'est pas assez forte, pour lui en fournir les expressions. Mais apres avoir pleuré, gemi, soupiré, et parlé fort longtemps aux murailles de son Chateau, elle se soûvint d'une maxime de son Philosophe, qu'il vaût mieux estre trompé par mille Fourbes que de refuser son secours a un seul vraiment digne de pitié. Elle se sentit tres consolée par cette Refflection, et en suitte fit voeu d'estre dupe toute sa vie. Toute autre qu'elle, auroit écrit a la Reine l'histoire veritable de cette affaire, et par la justifié son innocence, et se seroit vengée de la perfidie de la Marquise, mais elle étoit liée par son serment, et nulle consideration ne la pouvoit tenter de le violer.

Sa prison dura six mois, et auroit duré beaucoup plus longtemps, si le Roi ne se fût pas crevé des champignons, et de Punch fait avec de l'eau des Barbades. La Reine s'étoit fait generalement hair de tous ses sujets, et peut estre que le grand desir qu'on avoit de se voir vengé des impôts dont elle les avoient accablez avoit beaucoup de part a l'empressement qu'eurent les états, de retirer la Princesse de son triste chateau, en la proclamant Reine.1 On ne douta pas, qu'elle ne commençat son regne par le procez de sa Mere, et on s'attendoit a la voir condamnée au moins a un exil ou a une Prison perpetuelle. Elle craignoit quelque chose de pis. A peine le Roi fut il mort, qu'elle se refugia dans un temple, n'oubliant pas dÿ porter toutes les pierreries de la Couronne, et la cassette roiale. C'étoit de quoy mettre le Grand Prêtre dans ses Interêts, Precaution que ne lui estoit pas necessaire. La Nouvelle Reine lui écrivit une Lettre respectueuse et affectionée, et la solicitoit de retourner au Palais et d'occuper le mesme apartement qu'elle avoit quitté. Enfin elle lui temoignoit plus de soûmission qu'elle n'avoit fait de sa vie, mais tout cela ne pouvoit pas attirer sa Confiance, elle crût que n'osant violer le sanctuaire, elle vouloit l'en retirer par rûses. Elle s'obstina a y rester, et ne voulût pas même voir sa fille, quoy qu'elle vint en personne avec peu de suitte, pour luy rendre ses devoirs. Madame de l'Artifice qui avoit beaucoup plus de raison de craindre son resentiment avoit mieux étudiée son caractere, elle ne songa ni a füir, ni a se cacher, elle poussa l'effronterie jusqu'a venir parmi les autres Dames la feliciter sur son avenement au Trone. Docile se contenta de la regarder avec mepris, et ne daigna pas lui faire des reproches. Par cette conduitte elle donna beau jeu a la Marquise, qui ne manqua pas de faire remarquer a tout le monde, le peu de pg 224fonds qu'on pouvoit faire sur sa faveur, puis qu'elle étoit capable d'oublier si tôst une personne qui lui avoit ete si attachée.

Ce Peuple qui avoit esperé voir un lit de Justice, (Spectacle qui fait toujours grand plaisir dans son commencement) estoit choqué de cette clemence Philosophique, qui ne sçavoit pas faire respecter son autorité. Les Prêtres gagné par les tresors de la Reine Doüariere, n'oublierent pas de semer mille Calomnies contre la Regnante, l'histoire de sa Galanterie pretendûe fut renouvellée. Elle en fût informée, mais au lieu d'en punir les auteurs, elle defendit de les rechercher, disant tout haut, qu'il ne faut jamais venger les injures personelles. Cette maxime repandue ostoit entierment la Crainte de l'offenser. Elle brusquoit les Flatteurs, ce que degouta fort ceux qui lui faisoit le Cour. Elle declara que trouvant le Tresor vuide, elle vouloit retranchir toute les depenses superflues, pour épargner ses Sujets, qu'elle ne vouloit pas charger d'impôts. Il n'y avoit evidemment point de Fortune a faire aupres d'elle, les recompenses etoient destinées a la vertu, ou aux grandes actions. On n'etoit pas disposé a passer par ces voyes penibles, on estoit trop accoutumé a s'enrichir d'une façon plus commode, mais ce que la perdit totalement dans l'esprit du Peuple, étoit l'air negligent avec lequel elle assistoit aux sacrifices. La Reine de Travers avoit paru toujours tres devote, et peutestre l'étoit de bonne foy, au milieu des vices. Sa fille detestoit l'Hipocrisie, et depuis qu'elle avoit perdu son enthusiasme, elle ne voulût pas paroistre en avoir, ce qui revolta contre elle, la Noblesse, le Clergé, et generalment tous ses sujets, qui n'attendoit que le moment pour changer la Face du Gouvernement.

On traitoit avec le Roi Farouche pour lui livrer leur Isle, cetoit le plus puissant de leurs voisins, Ambitieux et par consequente point de tout scrupuleux. Il n'hesita pas de conspirer avec des sujets mal intentionez contre une Reine Legitime qui n'avoit nul defaut que sa Vertu. Il envoya son Fils le Prince Sombre, pour se mettre a la tête de la conspiration quand il seroit temps de le faire éclatter. Il couvrit le veritable motif de son voyage, par les prepositions d'un Mariage entre le Prince et le jeune Reine qui touchoit a sa seizieme année. Il imagina qu'on pouroit lui persuader facilement, que le Prince deja frappé de la Reputation de sa Beauté, vouloit lui faire la Cour en personne, etant impatient de voir des charmes qui faisoit tant de bruit dans le Monde. Il fût reçeu avec toute la politesse qu'on devoit a son rang, et la Reine lui fit un accueil tres obligeant, dans le temps qu'il travailloit a sa perte. Son Innocence, sa douceur, et cet air de bonté qui accompagnoit toutes ses actions, le toucha pourtant de Compassion. Il n'avoit pas le Coeur mauvais, malgre les moeurs feroces de son Païs, il avoit de l'honneur et de la Probité, et detestoit la Bassesse, et n'avoit accepté cette commission qu'avec grande repugnance, et seulment pour obeïr a un Pere violent et absolu. Quoy qu'il crût la plus part de tout ce qu'on lui avoit dit au desavantage de la Reine, sa vûe faisoit quasi sa justification. Au moins pg 225c'étoit une monstre bien aimable, et il forma la Resolution, dez leur premiere conversation, de la servir au lieu de lui nuire. Il falaît cacher ce dessein pour le faire reüssir et il le fit avec tout l'art possible.

Il avoit toutes les Qualitez de l'honnete homme et pas une seule de l'aimable, une Raison droite mais dure, un secret impenetrable, inaccessible a la flatterie, d'une fermeté inébranlable, mais d'une Jalousie qui alloit jusqu'a une defiance perpetuelle, juste a sa parole, peu gracieux dans ses procedez, grand et bienfait mais l'air fier et sans graces. Dans ses Conversations même avec la Reine, il songoit moins a lui plaire qu'a l'étudier, aussi ne lui plaisoit-il nullement, et il ne s'en aperçevoit que trop pour son repos. Il étoit peu accoutumé a frequenter de Dames. Des Caracteres comme le sien sont fort éloignez de la Galanterie, son Rang le dispensoit de certains devoirs envers elles, et il les avoit toujours traitée avec un froideur approchant du Mepris. Il ne craignoit pas leur charmes et s'exposoit tous les jours a ceux de la Reine, qui lui avoit fait une grande impression sans qu'il s'en doutât. Il nommoit Generosité l'interêt qu'il prenoit a elle, et auroit peutestre ignoré longtemps sa passion, malgre ses refflections, s'il ne s'etoit pas senti piqué jusqu'au vif d'une louange assez legere qu'elle avoit donnée a un jeune étranger qui parroisoit depuis quelques jours a sa Cour. Il étoit dificile de le voir sans le louer, c'éstoit un cavalier d'environ vingt anns, dont la taille estoit façonnée par les mains des graces, et les traits parroissoient formés par l'amour même: un air modeste et naiff, qui sembloit ignorer les charmes qu'il possedoit, un maintien noble et naturel, une Politesse melée de Dignité relevoit ses attraits, il parloit peu, mais toujours juste, et ne decidoit jamais, il évitoit la louange, sans choquer ceux qui lui en donnoient. Les Coquettes les plus determinées devenoient timide dans sa compagnie et n'osoit entreprendre de le seduire, elles respectoient malgre elles une Sagesse modeste qui sans affectation, ne se dementit jamais. Ses yeux pourtant assuroient que son Coeur n'étoit pas fait pour estre insensible, ils estoient rempli d'une douce langueur qui en inspiroit à toutes celles qui les voyoient, il n'en distinguoit aucune, et cette retenue avoit donné occasion a la Louange qui faisoit tant de peine au Prince Sombre.

Il s'apperçût de son amour en sentant sa Jalousie. Une Prude devote devenûe amoureuse de son Palfrenier ne pouvoit pas estre plus outrée contre sa passion. Il l'étoit au point de presque haîr la personne qu'il aimoit, il ne pouvoit pas lui pardonner sa Conquête, aussi fit-il tout son possible pour rompre ses chaines. Il se souvenit de tous les Contes qu'on lui avoit fait de sa mauvaise Conduitte, il tachait de se persuader de leur verité, il se reprochoit comme la derniere des lachetées le moindre sentiment en sa faveur. Il parvint a se flatter qu'il la meprisoit, et avec cette belle Idée, il alla a la Cour dans l'intention de lui dire des brusqueries pour s'en attirer de lui arracher d'autres qui pourroient achever un goût qu'il regardoit comme une fletrissure a son honneur. Il tourna le discours sur le Cavalier étranger, en pg 226regardant la Reine avec une malice qu'elle ne comprenoit pas. Elle repondit a ses propres impertinens avec tant de douceur, et un Innocence si ingenüe, qu'il la trouva plus aimable qu'elle n'avoit jamais été, et il sortit d'aupres d'elle avec un redoublement d'Amour et de Fureur.1

Cet Amour loin d'estre accompagné des jeux et des ris, n'avoit a sa suitte, que le depit et la tristesse. Il sentit comme une Humiliation, qu'elle étoit necessaire a son bonheur, et son Orgueil aura voulû se suffire a soy mesme, mais cette passion est accoutumée de triompher de la Fierté et de la Sagesse. Il etoit deja son esclave, et elle ne perdit aucune de ses droits. Livré a des pensées nouvelles, et occupé d'une Guerre interieure, il parroisoit froid et reveur parmi les conjurez. Ils s'assembloient tant tôt chez lui et tant tôt chez le Grand Pretre, Viellard consommé dans la Politique, et qui avoit ses vûes a part. Quand il avoit commencé a traitter avec le Roi Farouche, ce n'étoit ni le zele pour les Autels, ni la Crainte des innovations, qu'il disoit aprehender, qui le faisoit agir. Il visoit au moins au Ministere, il ne pouvoit pas l'esperer par la Reine.

Elle l'avoit offerte a son Philosophe, qui fût assez sensé pour refuser une charge qu'il se sentit incapable d'exercer avec honneur, et il fût assez foû de demander pour recompense de ses services, la permission d'aller en Laponie faire des experiences sur l'air. Il y fut gelé l'ann 1709.

Dans le desespoir oû étoit le Grand Pretre de satisfaire son ambition aupres de Docile, il avoit pris le Dessein temeraire de la detroner, et il lui coutoit peu de sacrifier sa patrie a son Ambition. Il s'étoit si bien insinué aupres de la Reine Mere, qu'elle donnoit la main a tout ce qu'il vouloit, et il s'en servoit pour noircir sa Fille dans l'esprit du peuple. Tout tendoit a une revolution prochaine, et tout s'arretoit par les Bizarreries du Prince Sombre. Il faisoit naitre de Difficultez, il retardoit les enterprises, et on comprit aisement qu'il ne souhaittoit pas la reüsite, sans deviner ses motifs. Effectivement il étoit si peu d'accord avec lui même, qu'on ne pouvoit pas penetrer des Desseins, qui netoient pas encore decidez. Il voyoit trop de froideur dans la Reine pour pouvoir se flatter de lui plaire, il craignoit qu'elle n'eût une Inclination secrette pour un Objet fait pour l'inspirer. Avec ces sentiments, il ne vouloit pas l'épouser, mais il vouloit encore moins la voir enfermée parmi les Vestales, comme il etoit resolu dans le Plan de la conjuration.

L'air fier et mécontent, qu'il gardoit dans leur assemblées, et la façon brusque avec la quelle il contrarioit souvent le Grand Prêtre, lui avoit inspiré une Crainte, qui termina par la Haine la plus vive, qu'il cachoit sous les plus profonds soûmissions, mais il envoya un courier de Confiance au Roi Farouche, pour l'informer de la conduitte extrodinaire du Prince son fils. Il l'accusoit du Dessein de s'emparer du Roiaume pour lui même, et pg 227pretendoit le prouver par mille circonstances, vraies ou suposées. Le Roi violent, et naturellement cruel, sans trop examiner les faits, lui envoya une commission d'arreter le Prince dans le mesme jour qu'il enfermit la Reine, et de le tenir prisonier jusqu'a nouvel ordre, nommant le Grand Prêtre son Vice Roy, le quel ne songea plus qu'a avancer le moment qui devoit combler son Ambition.

La belle Docile ne soupsçonnoit nullement ce qui se trainoit contre elle, mais elle avoit des inquietudes d'une autre espece, qui lui donnoient des agitations beaucoup plus vives que celles que l'interët pouvoient lui causer. Un Coeur aussi tendre que le sien ne pouvoit pas rester entierement vuide. La perfidie de Madame de l'Artifice ne l'avoit pas detrompée sur la belle Amitie, elle n'acusoit que son mauvais caractere et ne sçavoit pas qu'en cherchant une amie fidelle elle cherchoit la pierre Philosophale en morale. Elle crût l'avoir trouvée dans la personne d'une de ses filles d'honneur a peu pres de son age, qui avoit un air d'innocence et de modestie qui en auroit imposé a une personne d'une plus grand experience que la jeune Reine. Sa complaisance et son attention acheverent de gagner sa confiance et elle la donna toute entiere a l'aimable Emilie, qui sous le dehors d'une timidité naive soutenue par les graces de la jeunesse etoit la plus dangereuse coquette de la Cour. La Reine se debarrassoit aussi souvent qu'elle pouvoit, et plus qu'elle ne devoit, de la foule qui l'Obsedoit, pour joüir du plaisir de lui developer ses pensées.

Un soir en se promenant dans la Labyrinthe par un beau clair de lune, en s'appuyant sur son bras, Avez vous remarque ma chere Emilie, lui dit elle, cet étranger qui se nomme Philocles? Emilie auroit crû que la Reine alloit lui reprocher les agaceries qu'elle lui avoit fait, et qu'elle ne lui pardonnoit pas d'avoir negligez, si elle n'avoit pas remarqué un ton de tendresse dans la voix de la Reine qui lui donna des Idees, qui en la raisseurant lui inspiroient cette reponse flatteuse.

Oui Madame, repliqua telle finement, on ne remarque que lui depuis qu'il est arrivé, et il ne voit que V[otre] Majesté. La Reine rougit et changea le discours avec un promptitude qui expliqua mieux ses sentiments, que n'auroit fait la Confession la plus detaillée, mais Emilie avoit trop d'esprit pour faire semblant de s'en aperçevoir. La conversation dura peu, la Reine devint reveuse, et se retira bien tôst, pour se livrer aux monologues qu'elle vouloit faire dans son lit.

Toute Prude qui lira cette histoire, se trouvera scandalisée que cette Docile d'une vertu si rigide soit capable de rever (car on se doute bien du sujet de sa reverie) a un jeune homme qu'elle connoisoit a peine, et qui parroisoit d'un rang bien inferieur au sien. Mais souvenez vous, sil vous plaist Mesdames, de la sympathie; vous en avez presqu'toutes eprouvé sa force dans de certaines occasions. C'est assez pour la vertu de la Reine, qu'elle ignorat ses propres sentiments, et qu'elle les combattit a proportion qu'ils pg 228se developoient a elle même. La reponse de sa Confidente, lui avoit fait sentir un plaisir melé d'une honte qu'elle n'avoit jamais eprouvée. Apres avoir passée une Nuit tres inquiette, elle se leva fortement resolûe de ne plus faire attention a ce Cavalier, dont la figure alteroit son repos. Elle alla au temple dans cette disposition. Le premier object qui frappa sa vûe fut justment lui. Elle se detourna dans un embarras, qui l'auroit beaucoup flaté s'il avoit eû de l'experience ou de la Fatuité. Modeste, timide, et sincerement Amoureux, il éstoit craintif et tremblant dans sa presence, il l'observoit avec trop d'attention pour qu'aucun de ses mouvements lui échappassent, mais il crût voir du deplaisir, et peut estre de la Colere, dans le soin qu'elle se donnoit d'eviter ses yeux. Il imagina qu'elle avoit reçeu quelque impression a son desavantage, et il en souffrit si cruellement, qu'il s'en trouva mal, il voulût se retirer.

La Foule étoit grande, la Reine tourna la tête en entendant le bruit qu'on faisoit, en lui faisant place, elle le vit Pale et defuit, elle devint rouge, et confuse. Le Prince Sombre étoit aupres d'elle, qui expliqua ses regards d'une façon bien differente que n'avoit fait Philocles. Ses soupsçons se changerent en certitude et il meditoit des projets de vengeance qui s'evanouirent en retour a son Palais. Il y trouva un espion, Habille, qu'il avoit gagné, entre les confidents du Grand Prêtre, dont le vrai Caractere ne lui étoit pas inconû. Cet homme avoit eû l'addresse d'enlever la Cassette de son maitre et lavoit porté chez le Prince, qui l'ouvrit avec Impressement. Il y trouve <?la lettre> foudroyant du Roi son Pere et par la Copie de sa reponse il vit que la nuit proch<aine> étoit destinée a un soûlevement general et l'execution de la plus noire Trahison qui eût jamais été projettée. Il nÿ avoit pas du temps a Perdre. Il demanda une Audience a la Reine qui lui l'accorda avec son bonté ordinaire. La Pitie, et l'amour s'empara de son ame en la voyant, et se joignant a sa Generosité naturelle sans detruire sa Jalousie, changerent tous ses desseins. Il prit tout d'un coup, celui de tout sacrifier pour la sauver. Il exposa l'affreuse situation ou elle se trouvoit, en lui montrant les preuves.

Il seroit inutile, Madame, ajouta t'il, de faire arreter les Coupables. Ils sont trop nombreux, et trop puissant, peutestre ne souhaittent t'ils rien de mieux, qu'un pretexte de defense pour colorer leur revolte. Vous n'avez qu'un parti a prendre, sauvez vous. Je m'offre de vous conduire en lieu de seureté. Je vous menerai dans un Isle dont je suis souverain; elle a été le dot de feû ma mere, on ne peut pas me la disputer sans un Injustice qui revolteroit toute la Terre.

Mais seigneur, interrompit la Reine toute surprise des nouvelles si extrodinaires et si accablantes, quel que soit mon Danger, dois-je l'eviter en abandonnant ma Gloire? ne sera t'elle pas ternie a jamais, en me livrant a la Conduitte d'un Prince qui….

Dites Madame, s'écria't'il, d'un Prince a qui vous auroi donné vostre main, et qui vous rendra souveraine de ses états,— La Generosité de cet pg 229offre dans la circonstance presente, frappa la Reine d'une vive reconnoisance. Elle resta dans la Silence, les yeux baissez, quelques moments, puis elle les leva en soupirant. Helas seigneur, dit elle, je suis trop touchée de vos procedez pour ne pas souhaitter d'estre digne de vostre attachment. Je voudrois pouvoir faire vostre bonheur, mais si ce sont mes sentiments qui doivent le faire, j'avoûe que je suis incapable d'en avoir d'autres que ceux de l'estime et de la reconnoisance. Je ne puis forcer mon Coeur, qui repugne a une tendresse que je ne doute pas que vous n'inspirerais a quelque Princesse plus juste que moi.

Je vous entends Madame, repliqua t'il, ce n'est pas de ce moment que je sçai que je suis l'objet de vostre Aversion. Je sçai encore plus, un autre…. n'importe; vous estes perdue si vous me refusez, et peut estre me sçaurez vous grê un jour, de vous avoir arrachée a un peuple qui vous outrage, et a une Inclination qui vous deshonore.

Ces paroles prononcée d'un air qui auroit determiné toute autre que l'innocente Docile, a ne se mettre jamais sous la puissance d'un Amant si peu respectueux pour ne pas dire Brutal, firent un impression toute differente sur son esprit. C'éstoit la premiere fois de sa vie, qu'elle s'étoit fait un reproche. Elle sentit au fonds du Coeur la justice de celui du Prince, elle se trouva si coupable, et si humiliée, qu'elle crû devoir a la fois, se punir de sa Foiblesse, et recompenser la tendresse du plus genereux de tous les hommes. Elle lui tendoit la main, les larmes aux yeux. Puis que vous voulez, dit elle, vous charger d'une miserable qui n'a rien a vous offrir que la reconnoisance, je me mêts sous vostre protection. Je vous donne ma foy, et vous n'avez qu'a ordonner de quel façon vous voulez que je me conduisse.

On s'attend peutestre a voir des transports de joie au Prince de ce succes presqu'inattendu, mais il estoit accoutumé a tout critiquer, et a trouver toujours du chagrin. Sa Jalousie augmenta de la moitie, peu s'en falût qu'il ne se repentit de la preposition, qu'il venoit de faire. Il la baisa la main assez froidement, et sans s'amuser a la remercier de la Grace qu'elle lui faisoit, lui indiqua seulment qu'elle devoit se trouver a l'entrée de la nuit au jardin accompagnée d'une seule femme, qu'il y meneroit un Flamin a sa devotion; que la Ceremonie de leur mariage faite, une chaise de poste les conduiroit au premier Port de Mer, ou il auroit une Challoupe prête a faire voile; la revolte ne devait éclater qu'apres minuit, qu'ils seroient deja a l'abri de toute poursuitte. Il sortit sans attendre sa reponse, et je croi qu'il l'auroit attendue longtemps, s'il avoit resté. Elle estoit devenûe müette de Confusion et toute remplie d'Idées qu'elle ne pouvoit debrôüiller. Elle fût tirée de sa reverie par l'arrivée d'Emilie qui lui aprit que Philocles etoit dans l'antichambre, et qu'il lui demandoit audience avec tant d'empressement, et d'un air si embarrassé, qu'elle ne doutôit pas, qu'il ne vint chercher son protection, ou l'informer de quelque incident bien extrodinaire.

Son Nom fit tressailler la Reine. Son premier mouvement fût de refuser pg 230de le voir, mais pourquoy aussi refuser de voir un étranger qui paroissoit d'un rang distingué, qui ne lui avoit jamais manqué du respect, qui venoit implorer son Secours, ou peutestre lui donner quelques avis important? Ces refflections faites a la hâte la determina de lui accorder l'entrée. Il parût et Emilie se retira dans l'embrazure d'une fenestre eloignée, d'ou elle étudioit jusqu'au moindre de leur regards. Il se jetta aux pieds de la Reine, et la conjura de l'écouter d'un ton qui exiga toute son attention. Je n'oserois me presenter devant vous, Madame, dit-il d'une voix tremblante, apres avoir remarqué que ma vûe vous est desagreable, s'il ne s'agissoit pas de vos interêts qui me sont mille fois plus cher que ma vie. Je viens de reçevoir un avis du Genie mon Pere, qui est l'intteligence qui preside sur l'etoile de Venus. Il est vertueux, et protege hautement la Vertu. La vostre ne lui est pas inconûe. Sa science est sans bornes, mais sa puissance a des limites. Il ne peut rien pour la service des habitants de la Terre, mais il se flatte de vous en retirer. Il y a longtemps qu'il est touché de vostre situation, et qu'il admire vostre personne. Ne vous etonnez pas qu'il vous connoisse, il a de Telescopes de son invention infiniment plus parfait que ceux des plus celebre opticiens de ce Globe. Vous avez fixé son attention, il m'a souhaité la Gloire de vous plaire. Je suis son fils unique. Il m'a envoyé ici, incognito, a ce dessein. La tendresse paternelle lui a donné une esperance, dont je sens toute la temerité, et je n'oserois vous en parler, s'il ne m'avoit pas écrit, qu'il a decouvert par ses Telescopes une defection universelle parmi vos sujets. Vostre vie même est en danger. Sauver cette vie precieuse, et sauvez le plus passioné et le plus respectueux de tous les Amants d'une douleur eternelle, puis que mon Essence ne me permet pas de mourir, Parlez divine Princesse, mais souvenez vous que vous aller decider sur vostre Destin et le mien. Consentez a mon bonheur, et vous joÿeras avec moi de l'imortalité. Une Nüage peut nous transporter dans un instant dans le Palais de mon Pere, et vous regnerez sur une Planette qui n'est pas le moins agreable dans le systeme de l'univers.

Le Lecteur judicieux a sans doute preveû la naissance plus qu'illustre de mon Heros.1 Jeune et beau sans vanité, de l'esprit sans envie de le montrer, joignant a toutes les graces de la nature, une modestie que ne lui permettoit pas d'aperçevoir qu'il plaisoit. Jamais on <n'a?> vû un mortel de cet espece. Mais la Reine avoit peu d'experience pour faire cett refflection.

Elle fut si étonnée qu'elle perdit la Parole pendant quelque temps. Elle ne revint de cet étonnement que pour sentir toutes les Douleurs dont une Ame peut estre dechirée. Il nÿ avoit pas une heure qu'elle avoit donnée sa foy a un petit Prince de toute façon indigne d'elle; on lui presentoit le sort le plus brillant avec un qu'elle adoroit. La raison, l'ambition, et l'amour qui immagoit un Coeur nouvellement soumis a ses lois, soliciterent pour lui. pg 231Mais cette Foy solennellement donnée estoit une Barriere qui resistoit a tout. Elle resolût d'imoler a sa vertu, son bonheur et celui de son aimable Amant, mais ou trouver des expressions pour adoucir cet arret cruel? Elle n'avoit pas la force de le prononcer, et elle fondoit en larmes, dans un silence, que le malheureux Philocles interpretoit en Aversion marqué pour sa personne. Un desespoir parfoit donne de la hardiesse. Elle avoit une main languissantment penchée sur le bras de son Fauteuil, pendant que l'autre tenoit son mouchoir devant ses yeux. Il osa prendre cette belle main et y imprimer mille baisers.

Il se seroit bien gardé d'une action si temeraire, s'il s'etoit crû aimé; il auroit craint d'offenser la pudeur delicate de la Reine, et lui donner a croire qu'il se prevaloit de son Inclination pour lui. Mais en s'imaginant detesté, il se crût au comble du Malheur, et peutestre que sa bonté pardonneroit les derniers Adieux d'un Amant miserable qui l'adoroit toujours; s'il y a au Monde une fille de dix sept anns, naturellement tendre, a qui jamais homme n'a approché que de deux cent pas, et qui sent les premieurs ardeurs d'une passion naissante, c'est a elle seule de juger de l'emotion qu'éprouva Docile quand elle sentit sur sa main l'impression des lèvres tremblantes de Philocles. Elle ne pensa pas a la retirer, en pouvoit-elle penser dans cet <instant> delicieux? un yvresse de Plaisir suspendit tout autre mouvement. Sa Vertu la reveilla, elle s'efforca d'appeler Emilie, et lui dit d'une voix Foible, Conduissez ce Cavalier—

Elle passa dans son Cabinet et se jetta plus morte que vive sur son Canapé; Emilie ne comprenoit rien a cet Scene ou elle n'avoit rien entendu. Elle voyoit que la Reine aimoit passionement, qu'elle etoit aimée, mais pourquoy ces Pleurs et ce desespoir? Elle imagina cétoit sa fiereté qui resistoit a son Amour, et crût qu'elle ne resisteroit pas long<temps>. Deja outrée contre Philocles, de sa froideur pour les avances qu'elle lui avoit faites, elle jura de se venger a la premiere occasion. Elle retourna aupres de la Reine pour tacher de penetrer son secret, mais elle n'avoit pas la force de parler. Ce ne fut que larmes, sanglots, et assoupissement, jusqu'a l'heure marquée pour son rendezvous fatal avec le Prince Sombre.

Elle descendit dans le jardin suivie d'Emilie. Le marriage se fit dans un Pavillon, et tout de suitte elles monterent dans une chaise de poste que le Prince et six de ses officiers escortoit. Tout ceci se passa dans un silence profond. Le Prince, qui la vit arriver toute defigurée de ses pleurs, se soutenant a peine par l'aide de sa fille d'honneur, auguroit fort mal de son Mariage, et en prononca les paroles mysterieuses presque a regret, sans lui en dire une seule d'obligeante. Elle étoit trop accablée pour articuler même durant la Ceremonie, et Emilie etonnée de ces procedez pensa qu'elle avoit pris la resolution de se donner un Mari pour se garantir de poursuitte d'un Amant trop aimable. Cette precaution lui parût peu seure, et elle envisageoit deja une Intrigue formée entre la Reine et Philocles, elle <?> crût destinée a en pg 232estre la Confidante, <?>olût de n'omettre rien pour s'epargner <?> Role insupportable.1 Elle roula divers projets <da>ns sa tête pendant trois heures qu'elles se cheminerent vers la mer. Quand elle vît qu'il estoit question de s'embarquer, elle se determina a planter la sa Maitresse; elle imagina qu'elle alloit a la Cour du Roi farouche, dont elle avoit un Idée fort triste, et elle ne voulût pas partager le malheureux sort de la Reine; encore moins voulût elle souffrir qu'elle l'adoucir par la Presence de son Amant. Elle ne douta pas qu'il ne fût assez amoureux pour la suivre, et elle voulût en avertir le Prince Sombre. Elle le pria de l'écouter a part, ce qu'il accorda tres volontiers. Il avoit deja formé le dessein de la corrompre, pour aprendre jusqu'aux pensées de la Reine.

Elle commenca son discours par le supplier de permettre qu'elle se retirât en lui faisant entendre qu'elle avoit des raisons tres Essentielles pour quitter le service de Docile. Elle se fit beaucoup prier pour les conter, il falût même un Diamant d'un grand prix pour la determiner. Enfin elle l'informa de l'entrevûe de la Reine et du bel étranger. Ses larmes, son Desespoir, la main baissée, nulle circonstance ne fût oublié et le tout enpoisoné. Jugez Seigneur (disoit-elle en soupirant et en essuiant des yeux qui étoit bien sec) si une Fille de ma Naissance peut rester aupres d'une Princesse qui s'oublie au point de permettre des Libertez parreilles. Je la croi pourtant (ajout telle d'un air de bonté) fonçierement tres vertueuse, mais les imprudences nuisent a la Reputation autant que le vice. La mienne m'est tres precieuse, et elle m'oblige de retourner chez mon Pere; je ne serai pas capable de le faire, si je n'avois pas la Consolation de la laisser heureuse, étant unie avec un Prince qui ne manquera pas de faire son bonheur, quand elle aura perdue le souvenir de ce petit Monsieur dont elle s'est engoués. Le Prince étoit trop frappé de ce quil entendoit pour y repondre. Il se contenta de donner des ordres pour qu'elle retournat dans la Chaise, en même temps qu'il entra dans la Chaloupe avec la Reine, qui lui dit seulement, vous me quittez Emilie! et tombe évanoüie entre les bras des officiers du Prince. Il estoit trop outré contre elle, pour offrir de la secourir dans un état si touchant.

Ils mirent a la voile, quoy que le temps s'obscurcit, et Emilie s'en retourna a la Cour, ou elle publia en recommandant le secret a tout le monde, que l'inclination excessive que Docile avoit pour la Galanterie l'avoit choquée depuis longtemps, qu'elle avoit tenté toute sorte de moyens pour lui oster ce penchant honteux, qu'enfin cet Enlevement projetté a son insçu, et executé avec un hardiesse non pareille, l'avoit degouttée a un point qu'elle avoit refusé les offres les plus brillants, et aimoit mieux rester dans une mediocrité qui ne coûtoit rien a son Innocence.

Ce discours lui reüsit a merveille. De six marriages qu'elle se menagoit elle parvint au plus avantageux qui ne lui seroit jamais tombé en partage, pg 233sans cet avanture. La delicatesse qu'elle avoit montrée en meprisant la fortune pour conserver son honneur, effacoit toutes les impressions que sa Coquettrie passée avoit donné. On y ajouta plus de foy parce que la Conspiration n'avoit parû qu'apres la disparade de la Reine. Le Grand Prêtre, qui en étoit l'ame, n'etoit pas si peu habile que d'estre sans espions; un Page l'avertissoit de tous les pas de Docile. Il sçavoit les deux Audiences qu'elle avoit accordées. Il ne douta pas, qu'elles n'eussent quelque suitte extrodinaire, et il esperoit un pretexte pour donner a sa Rebellion l'air d'une revolte genereuse contre une Princesse indigne de regner. Il retarda son entreprise, et elle n'éclatta qu'apres que toute la ville fût en Tumulte par l'absence de Docile. Toutes sortes de contes se debiterent, quand le retour d'Emilie aprit qu'elle s'étoit enfui avec le Prince Sombre.

Le pauvre Philocles devint si eperdu de cet Bizarre incident que je ne doute pas qu'il n'en fût devenu foû, si heureusement pour lui, l'Intelligence son Pere n'avoit pas eû dans ce moment l'Oeil au Telescope. Il vit son cher Fils qui s'arrachoit ses beaux cheveux de Desespoir. Il le transporta dans l'instant aupres de lui. Ses sages Leçons, les Brillantes Beautez de sa Cour, le temps et l'éloignment contriburent a guerrir le Prince de sa malheureuse passion. Il oublia Docile, et fit voeû de ne jamais revoir cette planette, ou un honnête homme est toute sa vie exposé a une Guerre aussi inegale que celle des Americains nûs contre les Espagnols armé d'épées et de Fusées.

Le Grand Prêtre parût a la tête du Clergé et de la Noblesse. Il convoqua les états; il fit une Harangue patetique; en gardant toujours le respect pour l'autorité royale, il ne laissa pas de dechirer la Reine par les Calomnies les plus attroces. Pourtant, dans les termes managez, des yeux levez souvent au Ciel faisoient admirer sa Moderation. Il s'etendit sur la Sagesse, du feu Roi, la Pieté etc., de la Reine Mere, l'education raisonable qu'elle avoit donnée a sa fille dont elle n'avoit jamais pû corriger les égarements, que finissoient par un abdication de ses états pour aller courir le monde avec l'objet d'une folle Passion. On sçait assez (continua til) jusqu'ou nous avons porté la soumission a nos Maistres, toujours plus ardent a la temoigner qu'a conserver nos droits les plus legitimes. Je serois encore zelé a vous retenir dans la Fidelité dûe a nostre souveraine, mais c'est elle qui nous abandonne. Le Roi Farouche redoutable par ses armes, et respectable par sa Prudence, saisira sans doute cette occasion pour faire une Descente. Sommes nous en état de lui resister? Un tresor vuide, des Finances mal reglées, un petit nombre de Troupes mal payez! Pouvons nous nous flatter de n'estre pas obligez de ceder a ses Forces, et ne seroit-ce pas attirer sa Vengeance a juste titre, que de lui montrer une resistance que nous ne pouvons pas soutenir? Implorons sa Protection, je ne doute pas qu'il ne nous l'accorde; sa Generosité sera intteressée a nous conserver nos Privileges. Je croy que nos Dieux tutelaires m'ont inspiré cette Idée, comme la seule voye de detourner nostre perte totale; puisse leur bonté ouvrir vos yeux sur vostre situation, et pg 234vous donner le courage de former une Resolution salutaire pour l'état, et necessaire pour épargner le sang du peuple.

Ce discours (comme tous les discours du monde) fit des effets differents sur les esprits, mais le plurarité [sic] des voix l'emporte, et elles furent conformes aux sentiments du Grand Prêtre, qui depecha des Deputez au nom de l'assemblée au Roi Farouche pour le supplier de venir prendre possession de leur Isle, abandonné de leur Reine, et exposée aux insultes de leur voisins.

La triste Docile durant cette negotiation, voguoit vers la petite Isle, qui appartenoit a son nouveau Seigneur. Jamais voyage n'eût si peu d'agrements. Quand elle sétoit assez calmé l'esprit pour arranger ses pensées, elle les donnoit entierement a plaire au Prince Sombre, et même a l'aimer. Elle se representoit sans cesse l'obligation qu'elle croyoit lui avoir de ses procedez disinterressez; elle tachoit d'embellir toutes ses bonnes Qualitez, et de s'aveugler sur ses defauts. Ne pouvant pas parvenir a forcer son Inclination, elle s'efforcoit de donner au moins les apparences d'une tendresse dont il devoit estre content. Ce n'etoit pas dans le desein de paroistre ce qu'elle n'étoit pas, mais pour tacher a devenir, ce qu'elle voulût estre. Cette Intention, qui auroit charmé un homme raisonnable, acheva d'outrer le Prince. Il étoit trop penetrant, et elle dissimulût trop mal, pour qu'il ne s'aperçût pas de la contrainte qu'elle se faisoit pour cacher une tristesse qui la devoroit. Il deployoit sa mauvaise humeur sans menagement, c'étoit tant tôt des reproches, quelques fois des railleries picquantes, et jamais un seul moment de Confiance, d'estime ou de tendresse. Sa Dureté ne lui donnoit nulle compassion pour une Jeune Princesse elevée dans la Delicatesse d'une Cour magnifique qui souffroit toutes les fatigues et les incommoditez de la mer, sans murmurer. Sa douceur, sa patience etoient perdues pour lui, il ne s'en apperçevoit pas, uniquement occupé a considerer les mouvemens de son Coeur et trouvant toujours des sujets de s'en plaindre. Si, lassée d'une contrainte continuelle, et excedée de ses propos outrageants, elle laissoit paroistre sa melancholie, il lui reprochait le souvenir d'un Amant cheri en lui faisant entendre brutalement qu'il croyoit qu'elle l'avoit favourisé; si elle s'efforcoit devant son Monde de masquer sa Tristesse sous le dehors d'une Gaïté enpruntée, il étoit si persuadé de sa Galanterie, qu'il cherchoit lequel de ses officiers avoit l'honneur de lui plaire. Enfin a voir sa conduitte, on auroit crû par le soin qu'il se donnoit a deplaire, que son bonheur dependoit de se faire haïr d'une epouse qu'il adoroit.

Il eut un chagrin d'un autre espece en arrivant pres de l'Isle ou il pretendoit regner. Il vit le Port occupé par la Flotte de son Pere. Les vents contraires avoit assez retardé son voyage pour avoir donné le temps au Roi Farouche (qui se doutoit de sa retraitte), de s'en saisir, et il nÿ avoit pas de seureté a l'aborder. Il falût chercher une autre azyle, mais ou la trouver? Les états du Roi de Bons Enfants n'etoient pas loin, il etoit ennemi du Roi pg 235Farouche, et auroit receû avec plaisir son Fils disgracée [sic] s'il avoit voulû demander sa protection, mais il l'auroit regardé comme une flettrissure a son honneur et peutestre craignit-il de montrer la Belle Docile a une Cour aussi aimable et aussi galante que celle la.

Il prit le parti de descendre a un port peu frequenté, sous le titre de particulier d'une Condition mediocre. Il congedia la plus part de ses gens, et leur distributa la moitie de ses pierreries pour recompenser leur Fidelité. Il vendit le reste dans une ville prochaine, et acheta une maisonette qui étoit assez propre en dedans quoyque le dehors eût l'air d'une chaumiere. La situation etoit charmante, a l'entrée d'une Forêt, pres d'un ruisseau qui couloit d'une source de la plus bel eau. Une Colline couverte de Bois la garentissoit des Vents. La vûe etoit etendûe et diversifiée par une Campagne bien cultivée sous un beau ciel, la maison environnée d'une petite terre qui fournissoit abondamment a tous les besoins de la vie. Tout leur train étoit reduit a deux Valets, et deux femmes.1 Cette solitude estoit faite pour inspirer la Tranquillité, et tout autre que le Prince Sombre l'auroit trouvée dans la conversation de l'aimable Docile, toujours complaisante et obligeante, mais il n'etoit pas fait pour en joüir. La continuation de ses Caprices lui rendoit ce sejour aussi inquiet que la Cour la plus tumulteuse sans la resource de la Dissipation qui sÿ trouve. Les seuls moments de relache pour la malheureuse Reine étoient ceux quil passait a la chasse, qui etoient assez frequents.

Elle se promenoit un de ces jours dans la Forêt suivie d'une de ses femmes a qui elle ne parloit jamais. Cette reserve n'étoit pas une suitte de la triste experience du malheur que ses Confidences lui avoient attiré, mais elle ne se seroit jamais pardonnée, si elle avoit proferée la moindre plainte contre un Mari qu'elle regardit toujours comme l'objet a qui elle devoit le plus inviolable attachment. Sa distraction l'avoit menée assez loin de sa maison, quand le son bruiant des Cors de chasse, les cris des piqueurs, et le bruit d'une meûte lui annoncerent l'aproche d'une chasse magnifique. Elle tache de gagner sa retraitte, mais le Cerf passa la traverse et immediatement apres les chiens qui le poursuivoit. Elle vît un Cavalier de bonne mine, galamment vêtu, monté sur un beau cheval, et a la tête d'une suitte nombreuse et brillante, qui arrette ses pas.

Un Chapeau de paille, un corset du fin lin, et une petite robe d'un taffeta leger, composoient tout son ajustement. Cette simplicité est faite pour relever les charmes d'une jeune personne dont la fraicheur n'a pas encore besoin du secours de la Toilette. Docile parroisoit infiniment plus belle que sous les a<b?>rs2 de sa Roiauté. Le Roi de Bons Enfants (car vous croyez bien que c'étoit lui), ebloüi d'une figure si peu ordinaire, oublia l'ardeur de la Chasse, pour l'entretenir. Sa cour n'auroit pas été surprise si sa Beauté pg 236avoit été moins touchante, c'éstoit le Roi du monde le plus familier, jamais gené par son Rang. Les vieux Courtisans l'accusoit de l'oublier trop souvent. Il se moquoit de leur Formalitez, il n'étoit jamais si content qu'a Table ou l'esprit seul distinguit les convives, et il courtissoit indifferemment toutes les Belles sans s'embarrasser de leur Genealogie: d'ailleurs le meilleur coeur du monde aimant mieux inspirer la joye que le respect.

Il voulût absolument conduire Docile chez elle. Elle n'osa dire qu'elle craignit la Jalousie de son Mari, et toute autre raison füt inutile pour l'en detourner. Il l'accompagna suivi d'une trentaine des seigneurs jusqu'a cent pas de sa Maison, ou ils rencontrent le Prince Sombre. Son air noble quoyque fier changa le compliment que le Roi lui avoit destiné. Je suis persuadé (lui dit il) que vous n'estes pas né pour habiter la chaumiere que je vois. Les charmes de Madame vostre femme, m'avoit deja apris ce que j'en devois penser. Je ne veux pas demander vostre secret, mais je ne souffriroy pas que des personnes comme vous restent dans un état si indigne d'eux. Vous ettes étrangers; si je ne puis pas corriger vostre destin, au moins vous serriez plus convenablement a la Cour que dans l'obscurité de cette Forêt, dont je veux que vous sortiez a l'heure même. Il ordonne sans attendre sa reponse un char pour les conduire, et marcha lui même a Côté, entretenant Docile avec une Politesse galante qui desesperoit le Prince. Il resta dans un morne silence, que les Courtisans intterpreterent comme un exces de joye pour le bonheur inesperé qui lui arrivoit.

Le Roi nÿ fit pas attention, il estoit trop occupé du soin d'amuser la Belle étrangere. Il reçevoit avec facilité toutes les impressions agreable, et il n'en avoit jamais éprouvé de plus forte qu'aupres d'elle. Né pour la joye, liberal, gaÿe et (ce qui paroistra incroyable a plusieurs personnes) dans sa premiere vigueur quoy que 25 anns: tout respiroit le plaisir a sa Cour. Il donna un apartement aux Etrangers, assez magnifique pour leur convenir quand il auroit connu leur rang; ils mangerent des ce soir même a sa table. Il proposa le jeu apres souper et les retint assez longtemps pour donner le temps de preparer l'apartement de Docile selon ses ordres. Elle y trouva une Toilette superbe decorée d'un écrain de Diamants, des Garderobes remplies de plus belles étoffes et des dentelles de la derniere mode, des Filles aimable destinées a la servir. Rien ne fût oublié pour marquer l'intention qu'il avoit de rendre son Palais agreable.

On peut imaginer de quel façon le Prince Sombre goûtoit cette magnificence. Il commenca par quereller Docile sur sa promenade qui leur avoit attiré cette avanture; il poussa l'injustice jusqu'a dire, que c'étoit sans doute l'effet d'un dessein premedité, qu'elle avoit écrit au Roi, pour sÿ trouver, et qu'elle étoit deja convenüe du prix de ces honneurs dont il les combloient. Elle éstoit assez accoutumée aux injures pour n'éstre pas surprise de celle ci, et y repondit avec une soumission qui auroit changé tout autre Coeur que le sien. Quand je vous ai donné la main, Seigneur, dit-elle, je me suis pg 237soumise sans reserve a vostre volonte. Vous n'avez qu'a ordonner, vous me verrez toujours obeïr.

Je ne vous contraindrai pas Madame, (repondit-il d'un ton sec) si le Roi vous plaist, vous n'avez qu'a rester. Pour moi, je me retireray quand la mort la plus cruelle en seroit la Consequence. Si vous voulez que je vous croye innocente, contre toute apparence, demandez vostre retraitte d'une façon a l'obtenir sans que je m'en mêle. Je rougiray de disputer une Femme assez legere pour balancer entre un Amant et son Mari. Elle promit d'agir selon ses desirs, et convint avec lui de hazarder une Fuitte, s'il étoit impossible d'avoir leur congé.

Tout ce qu'il y avoit de Grand ou d'aimable de deux Sexes, se presenterent le Lendemain a sa Toilette, et mit en oeuvre tout ce que l'esprit et l'envie de plaire pouvoient fournir pour se rendre agreable. Les hommes encensoient sa beauté, les Femmes l'accabloint des carresses, et d'Offres d'amitie qui n'étoit pas si peu sincere qu'on pourroit douter. C'est l'ordinaire des Courtisans de se former sur le Modele de leur Roi. La Franchise étoit sa vertu favorite, l'envie et la tracaserie lui deplaisoient si fort que la mode en étoit passée. Une femme même auroit été si ridicule en déchirant une autre, qu'aucune n'osoit l'entreprendre. Les prudes et les Hipocrites avoient été obligées de se retirer en province, et la Galanterie étoit si bien établie a la Cour, qu'il nÿ avoit ni Mere, ni Mari, assez hardi pour y trouver a redire. Il est vrai que ce n'estoit pas le Païs des Sentiments; ils ne cherchoient que des plaisirs sans peines. Les goûts et les convenances formoient tous leur arrangements; ils se moquoient des langueurs et ne respectoient guerre les soupirs. On ne voyoit aucun de ses Romans qui preche la delicatesse; des Contes Libres, des Operas Comiques, et des Comoedies enjoüées faisoient toute l'occupation des <?Poetes, qui> ne manquoient jamais d'etre recompensez s'ils avoient reüsis a divertir.

Le Roi avouoit hautement qu'il faisoit plus de cas d'une chanson a boire galamment tournée, que d'un volume de Metaphysique. Les panegyristes en General furent exilez, comme pertubateurs du Plaisir publique par l'ennui qu'ils inspiroient. Les Philosophes et les Astronomes etoient libre d'etudier dans leur chambres, avec defense expresse de publier aucune ouvrage, ou on ne trouvoit ou de l'utilité, ou de l'amusement. Tout Theologien, Casuiste, ou Controversiste, auroit été envoyes aux Galeres s'ils avoient osé se declarer; il nÿ avoit de Prêtres que pour le service des Autels, et comme le culte de la Religion (a ce qu'ils disoient) demandoit une grande simplicité, il leur etoient defendûs d'aprendre a lire ou a écrire. Une Musique excellente estoit l'unique Office de Temples, et c'étoit pour varier ses plaisirs que le Roi y alloit souvent. On presentoit des Victimes ornées de Guirlandes, qu'on immoloit point; on brûloit les parfums le plus exquis. La belle Jeunesse dançoit en honneur de Dieux, une Volupté sacrée se repandoit dans tous les Coeurs, et quand on s'étoit bien rejoui, on croyoit avoir pg 238rendu un homage agreable a la Divinité, qui se plaisoit (selon leur systeme) a voir des heureux, et detournoit les yeux avec horreur de ces Monstres ingrats qui refusoient de joüir de ses bien faits. Ils eviteroient les exces pour conserver la Santé comme la base du Plaisir, mais ils ne la cherchoient que par l'exercise du Corps et la Gaïté de l'esprit. Ils ne se servoient quasi jamais de remedes; de tout l'art de la Medicine, la seule étude de simples étoit permise.1 Les Loix etoient en petit nombre, exprimée avec netteté, et n'avoient jamais été commentées.

Tels estoient les moeurs de ce peuple singulier, qui étoient plus envié que redouté par leur voisins. Ils ne projettoint jamais de Conquetes et se contentoint de se tenir sur la defensive, uni entre eux. Le Roi Farouche quoy que beaucoup plus fort, avoit toujours échoué dans ses entreprises contre leur nation. Leur Roi n'etoit pas honteux de plaisanter sur tous les Conquerants passés, present et a venir. La vie est trop courte, disoit-il, pour de vastes projets; joüissons mes Amis de Biens qui sont a nostre portée, et laissons joüir aux autres de ceux que les Dieux bien faisants leur ont donnés en partage. Ces maximes ne font pas un Heros. Elles font mieux, elles font un toute honnête Homme et un roiaume il se picquoit florissant de toutes les Vertûs de l'humanité.

Sa Cour étoit le refuge de tous les gens de bien persecutez de la Fortune. Les Talents, et la figure passoient aupres de lui pour des titres de noblesse. Aussi avoit-il fondé un ordre, dont les preuves requise pour y estre admis, etoient celles du desinterresment, de la Generosité, et de l'amitié; sa politesse et ses attentions pour les Etrangers qui parroissoient les meriter passoient tout ce qu'on pourroit imaginer. Jugez comme il s'en acquitta pour la Belle Docile. Il vint en personne la prier d'honorer sa Cour de sa presence. Il disoit des choses gracieuses au Prince Sombre quoy qu'il y repondit assez mal, et d'un air mécontent se retira de quelques pas, pendant que le Roi s'avançoit vers Docile, qui saisit cette occasion de lui demander la permission de retourner a sa retraitte, en lui marquant pourtant toute la reconnoisance qu'elle devoit a ses bontez. Il parroisoit bien étonné d'une demande si capricieuse, est vous si tost lasse Madame, disoit-il, de faire l'ornement de ma Cour? vous a t'on manquée? ou craignez vous (ajouta til en baissant la voix) de me trouver trop sensible a des charmes qui effacent tout ce qu'il y a de plus aimable? Je vous avoûe ma defaitte, mais en perdant ma Liberté, je ne perdray pas mon respect; vous n'avez qu'un esclave de plus, depuis que je vous ai vû; je ne vous parlerai jamais sur un autre ton. Vous me rendrez heureux, si vous me jugez digne de l'estre. Si vous trouvez un autre plus capable de vous plaire, je tacherai de trouver mon Bonheur, dans la vostre, et ne le traverserai jamais—ne seroit ce pas Monsieur vostre Mari qui vous oblige de vous retirer? Il n'est pas naturel qu'a vostre Age vous souhaittez de vous enseveler dans un Bois, et de cacher une Beauté pg 239faite pour triompher de tous les Coeurs. Les Maris sont souvent incommodes—il faut le gagner.

Il la quitta sans attendre sa reponse, et avanca vers le Prince Sombre, avec cet air ouvert qui sied si bien et qu'on voit si rarement aux princes. Il lui fit tous les offres le plus magnifiques et le plus attrayantes, pour lui persuader de se fixer aupres de lui. Le Prince Sombre, qui vouloit mettre Docile a la derniere épreuve, repondit, en s'efforcant de paroistre respectueux, qu'il sentoit tout le prix de l'honneur qu'il lui faisoit, qu'il passeroit sa vie avec plaisir a son service, qu'il seroit bien aise de renoncer a une retraitte, dont l'indolence lui étoit desagreable, et qu'il n'avoit choisi que par Complaisance pour sa femme, que si sa Majeste pouvoit changer son humeur insociable, il en seroit enchanté. S'il osoit, même il prendra la liberté de l'en prier.

Le Roi tout etonné, se tourna vers elle en lui disant, Est-il possible Madame que ce soit vous, qui vouliez vous obstiner, de nous abandonner? quelle Raison peut-on trouver pour une disposition si sauvage dans une jeunesse si brillante? est ce Mepris? nous tacherons d'acquerir vostre estime. Est ce tristesse? il faut la guerrir en vous livrant aux amusements convenable a vostre age. Par Consideration même pour vostre époux vous devez rendre au monde un merite qu'il a enterré trop longtemps. Je ne suis pas surpris que vous puissiez lui tenir lieu de tout, mais soyez genereuse a vostre tour, cedez a son desir, et quittez cette solitude, qui rende inutile des personnes que les Dieux ont destinez pour faire le bonheur de Mortels.

La malheureuse Docile tendit les yeux baissez pendant ce discours, et quand elle les levoit elle voyoit ceux du Prince Sombre attachez sur elle, ce que ne lui apprenoit que trop, ce qu'il voulût qu'elle repondât. Elle insista sur sa demande, sans entrer en aucun raisonnement la dessus, et cela avec une melancholie si profonde, que le Roi ne douta pas un moment de son Humeur extrodinaire. Son amour en diminuât de la moitie. Il sortit en disant qu'il falloit attendre du temps, qu'elle prit une resolution plus favorable, et laissa ces deux personnes dans un état dificile a décrire.

Le Prince Sombre rompit le silence le premier. Je vois bien (dit il) que le Roi veut nous retenir ici, maigre cette feinte Douceur dont je ne suis pas le dupe. Il se flatte aparemment que cette violence vous seroit agreable. Des solicitations ne serviront de rien aupres de lui, il faut prendre une Resolution hardie, et l'executer avec fermeté. On ne m'espione pas, je gagnerai une chaise de poste qui seroit prête a deux heures apres minuit. Si vous voulez vous conserver pour moi, vous monterois dedans, et prendrais le chemin de la mer; je vous suivrai de le Lendemain. Si je vâs avec vous, on m'accusera de vous avoir enlevée; nous serons poursuivie, peutestre pris; je serois exposé au Resentiment d'un Monarque absolu et irrité. L'interet de son Amour demande ma perte et la pretexte seroit assez plausible pour le justifier. Parroisez au Cercle se soir, pour detourner les soupsçons de vostre dessein; mettez les pierreries qu'il vous a envoyé. Je serois charmé, qu'un pg 240esperance detrompé mette le comble a sa mortification quand il vous voit perdue a jamais. Elle repondit simplement qu'il sera obeïé, et entra dans son cabinet pour donner cours a des larmes, qu'elle avoit retenûe avec peine pendant qu'il parloit.

Le Caractere de Docile occupoit toute la Cour: on louoit sa Beauté en blamant son Coeur. Les Dames qui lui avoint fait des avances d'amitié se plaignoient de sa froideur, et les hommes ne cessoient pas d'admirer l'air distrait et insensible avec lequel elle avoit reçeu les Galanteries du Roi. On conclût en general qu'elle avoit l'ame dure, et lon plaignit son Mari d'avoir a souffrir des caprices, qui nuisoient si visiblement a sa Fortune. Elle parût, et sa presence detruisit toute Critique. On ne songea qu'a sa Beauté, relevée par sa Parure et encore plus par les Graces naturelles de sa personne. Le Roi en parroisoit enchanté; il oublia qu'elle avoit souhaittée de lui quitter, et se flatta qu'elle l'avoit oubliée aussi. Elle soupa en Public avec lui, et affecta un Air de satisfaction qui persuada tout le monde qu'elle s'etoit determinée avec plaisir de rester dans une Cour ou elle étoit adorée.

On [ne] s'apercût de sa fuitte, que 4 heures apres son depart. Le Prince Sombre fut le premier qui l'annonça, et en parru desesperé. Il assura le Roi qu'il ne falût pas douter qu'elle avoit pris le chemin de sa Solitude, que sil estoit possible de la faire revenir, elle cederait a ses prieres plus tost qu'a la violence. Il demandoit permission de la suivre seul, ce que le Roi lui accordat assez Volontiers, en lui recommandant de ne la point contraindre. Asseurez la de ma part (dit-il) qu'elle aura toujours ma Protection, et si elle se plaist dans sa Forêt je ne l'obligerai jamais d'en sortir.

Le Prince ne sçavoit que croire de la froideur que le Roi temoignoit dans un Occasion, ou il s'attendoit de le voir au desespoir. Il soupsçonnoit a son ordinaire quelque commerce secret entre lui et Docile. S'il ne l'avoit pas toujours gardé a vûe, il n'auroit pas douté qu'un Amour satisfait, produisoit le calme ou il voyoit le Roi de Bons Enfants. Il etoit pourtant tout simple. Le Roi n'etoit pas d'humeur a languir aux pieds d'une cruelle. Il ne courrait jamais apres les plaisirs, au travers des Obstacles. Il disoit que le vrai Sage les attendoit dans le bras de l'indolence et quils ne manquoient jamais de se presenter a ceux qui les vouloient attendre, que la delicatesse étoit le poison de la Felicité, et la Constance mal recompensée une Platitude indigne de l'humanité, inventée peutestre par quelque vieux decrepit, qui vouloit finir ses jours en adorant une Insensible, pour voiler sa Caducité qui ne pouvoit plus rendre homage a une Beauté tendre et favorable.

Le Cour s'epuisoit en raisonnements sur l'extravagance de la belle étrangère. On trouva même de la perfidie dans ses procedez, et ceux qui en parloient le plus favorablement la traittoit de Folle et d'insensée, pendant qu'elle sacrifioit a sa Vertu, son repos, son bonheur, et son honneur, car elle sentoit bien, le tort que cette inegalité de Conduitte lui faisoit. Mais elle obeïssoit, et elle se fit un devoir indispensible d'obeïr.

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1 The rest of this and the next three paragraphs have two slightly differing versions: words in square brackets are supplied from the probably earlier version.
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1 End of passage in two drafts.
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1 Altered from 'cette delire Charmante'.
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1 Next phrase altered from 'que celui que je resens dans cet moment, que je me flatte'.
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2 Last two words altered from 'et ne s'estoit aucune dispute que sur les beaux Sentiments'.
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1 Altered from 'de mon cher Lecteur'.
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1 Altered from 'Reine absolue'.
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1 A sentence struck out, which began 'Des Caracteres comme le sien ne peutestre guerre sentir…'
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1 This sentence added in margin to replace: '<?> mon Lecteur a compris del commencement que Philocles tel que je l'ai depeint n'etoit pas de cet monde.'
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1 MS partly illegible.
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1 Substituted for the more particular 'une femme de chambre, et une servante'.
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2 Illegible: see above, p. 138, n. 2.
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1 Sentence struck out: 'on voyoit des herbistes mais point d'Apothécaire'.
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