Main Text

pg 241La Princesse Docile II

Le Prince Sombre tourna ses pas, vers le Port ou il avoit donné rezdevous [sic] a sa Docile, par des chemins écartez qui allongeoient son voiage de plusieurs leius, et il n'arrivoit en vûe de la ville qu'au jour. Il apercût d'assez loin un Corps de troupes qui en sortoit. Il les regardoit avec la plus grand attention, et son Imagination, qui étoit d'une fertilité singuliere a lui fournir des tourments, lui fit voir qu'ils entouroint une Chaise. Il ne douta pas un moment qu'ils ne ramenerent Docile a la Cour. Il crût voir l'explication de l'indifference que le Roi avoit fait paroistre, quand il lui avoit annonçé son depart. Il se souvenoit de la soûmission avec laquelle elle avoit suivie ses ordres, et conclût qu'elle avoit fait ses Conventions avec le Roi, qui devoit l'enlever pour sauver son Honneur; il regardoit son Obeissance comme le dernier des outrages. Tres resolu de n'etre pas le dupe de son Hypocrisie, et craignant encore qu'on avoit ordre de l'arreter, il se plongea dans une Forêt voisine, avec des sentiments si vif et si confûs qu'il ne sçavoit pas ou il alloit, et point de tout ou il vouloit aller. Les troupes qui lui avoient tant allarmé, n'étoit pourtant autre chose, que le Garnison qui changoit de Quartier.

Laissons le promener par le Demon de la Jalousie, qui le rendoit furieux, et retournons a Docile, qui étoit si accablée de Fatigue et des refflections, qu'elle se mit au lit en arrivant a la poste, ou son epoux lui avoit asseuré qu'il la joindroit le même soir. Elle étoit bien ettonnée de ne pas entendre parler de lui ni ce soir ni tout le lendemain. Elle n'avoit jamais soupçonnée quil etoit capable de lui manquer de parole, et n'avoit que tres peu d'argent, qui fût dissipé en deux jours. Elle l'attendoit a tous moments, mais l'Hotesse n'etoit pas d'humeur a attendre son argent; elle le demandoit avec Vivacité, n'ayant pas trop bonne Opinion d'une jeune femme qui voiagoit ainsi toute seule.

La pauvre Princesse se trouvoit dans létat le plus embarrassant. Elle n'avoit d'aut[r]e resource que de mettre entre les mains de l'Hôte une belle Bague que le Prince Sombre l'avoit donné quand il l'epousa etc, en lui priant de l'engager, disant que son Mari ne manquera pas de venir la degager. Il n'en crût rien, il trouva même le Diamant trop gros pour estre fin; il le prit pourtant, determiné de la souffrir encore quelques jours chez lui. La Beauté a toujours des droits sur les Coeurs le plus rustre, et ce n'etoit pas un effet mediocre de celle de Docile, d'attendrir une Ame comme celle de son Hôte.

A minuit ce même soir, un Vaisseau arrivoit au Port, et debarqua un Cavalier avec tout l'equipage d'un grand Seigneur. Il vint demander a loger a cette auberge, suivi de tout son train des pages, des Gentilhommes et des laquais. L'Hotesse se dese[s]paroit que Docile occupoit sa plus belle pg 242Chambre, et étoit couchée depuis longtemps. Elle auroit eûe la Brutalité de l'eveillir pour la faire sortir, si son Mari l'auroit permis, mais il se contenta de faire ses excuses au nouveau venu, de ce qu'il ne pouvoit lui donner son meilleur lit pour cette nuit, en ajoutant que s'il vouloit s'accomoder ce soir d'un moins bon, qu'il chasseroit demain la personne qui y dormoit et qui n'avoit pas asseurement dequoy le payer.

C'est peutestre quelque pouilloux que vous y avez mis, disoit le cavalier en riant, et je me garderoi bien de prendre sa place. L'Hôte se piqua d'honneur, d'estre accusé de loger des pareils gens. Il faisoit le portrait de Docile avec toute l'eloquence dont il étoit capable, et finissoit en montrant la Bague qu'elle lui avoit remise, disant qu'il voyoit tres bien qu'elle étoit Stras, qu'en tout cas elle pourroit valoir un ou deux Loüis, mais n'ayant point de Jouallier dans cette ville il ne sçavoit pas son prix au juste. Le Cavalier que étoit tres fin connoisseur jugea bien autrement, il lui ordonna de la faire mettre sur la Toilette de la Dame avant son levée accompagnée d'une Bourse qu'il tira de sa poche, ou il y avoit plus de cent louis. L'Hôte la prit en disant d'un ton goguenard, Ah monseigneur, je voye bien que c'est n'est [sic] pas la Bague que vous voulez acheter. Ecoutez Mon Ami, repondit le Cavalier d'un air severe, apprenez a parler avec respect des personnes que vous ne connoissez pas. C'est peutestre une Femme de Qualité que le Malheur a reduite a un état indigne d'elle, suivez mes ordres avec Fidelité et vous en trouverez la recompense; si vous osez me tromper—L'Hôte l'interrompit pour lui jurer une obeissance parfait, et pour lui prouver qu'il pouvoit s'y fier, commença une Kyrielle des histoires qui auroient durée toute la nuit, si le Cavalier aura eû la patience de les entendre. Il se coucha aussi tost que ses gens lui avoient dressé un lit de camp Magnifique qu'il avoit porté avec lui.

Docile étoit bien eloignée de passer la nuit aussi tranquillement. Ses malheurs passez et ceux qu'elle devoit craindre, occupoint trop son esprit pour lui permettre le sommeil. Elle tachoit d'esperer de revoir son Epoux; elle se souvenoit (malgre elle) de toutes les duretez qu'elle avoit essuiée de sa part, et craignoit d'en estre abandonnée, quoy qu'elle rejettoit cette pensée comme trop injurieuse pour lui, et contre la confiance qu'elle croyait lui devoir. Abimée dans ses refflections, elle s'assoupit vers le matin; elle n'avoit pas joüi de cet repos une heure quand elle entendit quelqu'un ouvrir la porte de sa chambre, et en regardant a travers ses rideaux, elle vit l'hotesse qui posa doucement sur sa Table, la Bague et la Bourse. Elle l'appella, pour la demander l'explication de cet action, dont elle etoit toute étourdie. L'Hôtesse qui n'étoit pas faschée d'estre surprise sur le fait pour avoir une pretexte de parler du Cavalier dont la bonne mine, et la magnificence lui avoint fournie un tas des conjectures qu'elle bruloit de communiquer.

Ah Madame, s'ecria t-elle d'un ton beaucoup plus respectueux qu'aparavant, nous avons eû un bonheur inoüie hier au soir; il est arrivé a nostre pg 243maison indigne, le Seigneur du monde le mieux fait, un train de prince, un Equipage superbe. Et quel rapport a tout ceci a ma bague? intterompit la Reine infortunée. Oh, beaucoup, Madame, continua la jaseuse. Mon Mari lui a parlé de vous (j'ose vous asseurer que vous lui avez cet obligation); il ne se fit pas prier pour vous servir. Il ordonna avec empressement qu'on met la Bague sur vostre Table, avec cette belle bourse, qui est bien garnie, je vous en reponds, en nous defandant pourtant de vous fair sçavoir d'ou elle venit; mais je vous aime trop pour vous rien cacher, d'ailleurs il me semble que quand on fait un action genereux on doit estre bien aise que tout le monde le sache et je ne comprends pas par quelle Bizarrerie il veut celer une chose qui lui fait honneur.

Je la comprend moi, disoit la Reine. Allez mon Enfant, je veux rever a ce que j'ai a faire. L'hotesse qui vouloit lui faire sa Cour, obeit.

Docile admira la Generosité de l'inconnu, mais elle se sentit si capable d'en faire, qu'elle ne la regardoit pas comme un avanture aussi merveilleux qu'aura faite une personne de plus d'experience, elle ne laissa pas de sentir la reconnoisance la plus vive, melée de cette honte qui a toute Ame genereuse qui est reduitte a reçevoir un Obligation. Elle condamna ce sentiment comme un effet d'amour propre, et prit la Resolution de voir l'étranger, determinée de lui faire garder la Bague, au moins jusqu'elle pouvoit lui rendre son Argent. Dans cette vûe elle envoyoit lui prier de l'honneur de sa Compagnie. Il comprit par son message qu'elle sçavoit de quel part étoit venu ce secours inattendu. Il avoit deja pris soin de s'habiller d'une propreté galante ornée d'un Air de negligence, et hâtoit de satisfaire sa curiosité en voyant cette Beauté dont il avoit entendu tant des merveilles.

Mais il me semble que jai trop tardé de contenter celle de mes Lecteurs, qui sont sans doute en peine de sçavoir qui étoit ce Cavalier si extrodinaire. Je ne sçaurois le dire au juste, puis qu'il l'ignorât lui même. On lui avoit jamais parlé de sa Naissance: un Bourgois retiré lui avoit elevé; a l'age de six anns, il l'avoit mis a une école celebre, ou il avoit si bien profité, qu'a Douze il étoit dans le premier Classe. C'estoit alors que son Protecteur l'en retira, malgre les asseurances que le maitre du college lui donnoit, qu'avec la memoire heureuse, l'esprit juste, et l'inclination que cet Enfant avoit pour les Lettres, il ne pouvoit pas manquer de faire l'ornement de l'université sil vouloit lui permettre de continuer ses études.

Le Bourgois écouta son Discours eloquent avec un Sang froid qu'on ne trouve que dans son Païs, et sans rendre aucune raison de sa conduitte, mis le Garçon chez un procureur fort renommé pour sa Science dans les misteres de la Chicane. Malgre sa grande jeunesse, il ne laissa pas de trouver extrodinare le soin que son Bienfaiteur avait eû, de lui paitrir des Auteurs Classiques, qui lui parroissoient assez inutile dans la proffession a la quelle il lui destinoit. Mais il avoit assez d'esprit pour comprendre que son role pg 244étoit d'obeïr, et non de raissonner. Il ne connoisoit aucun Ami que le vieux Bourgois, il ne se pouvoit dire d'aucune famille, n'ayant jamais entendu aucun nom quil avoit, excepté celui de Janot. Le bon homme ne lui traita jamais avec la tendresse d'un Pere, ni avec le mepris d'un superieur. Il lui avoit peu parlé dans toute sa vie; c'étoit toujours avec un grand serieux, qui defendit a l'enfant d'oser lui questioner sur rien.

Il comprit que son unique Interêt present étoit de lui plaire, et une soûmission entiere lui parroisoit le seul moyen dÿ parvenir. Il entra sans murmurer dans la maison du Procureur, qui s'aperçût bien tost qu'il avoit un Genie a faire fortune, subtil, complaisant, et capable d'une grande aplication. Il resolût de cultiver ces rares Talents, qui pouvoient lui servir quelque jour, et l'instruisit avec plus de Soin, qu'il ne donnoit a ses autres eleves. Il avoit resté aupres de lui deux anns et avoit fait un progress ettonant dans son metier, quand son Patron lui osta de la, pour l'envoyer aux Indes avec un Negotiant de ses amis, qui y avoit fait une fortune immense par son habilité dans le negoce, qu'il s'engagea d'aprendre au jeun homme, moyenant une Somme considerable que le Bourgois lui donna. Il fit un sejour de deux anns a la Chine, et revint heureusement avec un Vaisseau chargé de riches merchandises. Il ramena Janot chez son Protecteur, (un peu halé, beaucoup grandi et d'une figure aimable) en lui asseurant qu'il n'avoit jamais été si content d'aucun Garçon de sa vie. Il ne se lassoit pas, de louer sa prudence, sa Modestie et son Industrie.

Le Vieillard l'écouta sans dementir son sang froid, reprit son éleve chez lui, et peu apres, lui acheta un leiutenance dans un Regiment qui partoit pour la Guerre, en lui donnant le Nomme de Fortuné. Il étoit naturellement brave, et quand il ne l'auroit pas été, il s'etoit fait une si grande habitude de regler ses actions selon l'interet present, que sa raison aurez surmonté une timidité naturelle. Il se trouva a deux battailles, et un Siege cette campagne, ou sa bravoure et sa conduitte lui fit distinguer. Il avoit sçû gagner la bienveillance de tout son Regiment: le Soldat n'avoit jamais vû d'officier si compatisant, attentif a tous leur besoins et leur soulagant en tout ce lui étoit possible; ses Camarades etoient charmé de sa Complaisance; et les Officiers du plus haut rang, parlerent avantageusement d'un Jeune homme qui leur faisoient la Cour sans bassesse. La Paix se fit peu de mois apres, et le Chevalier Fortuné avoit la permission de retourner chez ses parents, c'est a dire, chez le bon homme qu'il n'osa appeller tel. Il le reçût comme a son Ordinaire, sans le blamer ni le louer, malgre le bien que tout le monde lui en disoit. Il lui laissa encore un Ann dans l'armée.

C'estoit alors pour le premier fois de sa vie qu'il osoit songer a se divertir, mais c'estoit sans exces, dont il voyoit les tristes effets dans le plus part de ses Compagnons. Ils le menerent quelque fois dans des Leiux de Debauche, mais il n'alla que par Complaisance, et sans jamais se commettre. Il se sentit un inclination assez vif pour le plaisir, mais il le vouloit avec plus de Goût, pg 245et moins de Danger. Il tachoit de s'introduire dans de Compagnies honnêtes; ses Amis furent ravi de lui presenter a leur Femmes et leur Soeurs, et il profita de la bonne volonté de toutes celles qui vouloient de lui. Il avoit pris a l'armée cet air aisé qu'on acquit rarement ailleurs, sans quitter une Modestie insinuante, qui paroit tous ses Agrements, et le rendît d'une Commerce dangereuse pour les Coeurs du beau Sexe. Il n'en trouva gurere qui lui resisterent, mais loin de semer le Division dans les Familles, il y mettoit toujours la Païx. Sa premiere Leçon aux Belles (a qui il étoit en droit d'en donner) étoit, de se mettre parfaittement bien avec leur Maris, et il lui arriva souvent d'établir l'harmonie dans des menages, ou on avoit desesperé de le voir. Les epoux et les epouses furent egalement content de lui. Il n'étoit pas pourtant scrupuleux sur la fideleté ou la Constance ni amoureux d'aucune au point de lui en inspirer. Il regardoit la femme comme une espece de Gibier fait pour l'amusement de l'homme, et s'en divertît sans s'engager. Il n'avoit garde de debiter ces maximes, même parmi ses Camerades, au contraire il ne parloit jamais de la Galanterie que sur un ton serieux qui lui attiroit quelque fois les railleries de jeunes gens, mais que lui preparoit la Confiance des Dames.

Effectivement elles n'avoient aucune raison de s'en plaindre. Il étoit d'une Discretion parfaitte, et avoit autant de menagement pour celles qu'il quittoit que pour celles qu'il poursuivoit. Il tachoit de leur remplacer un Amant perdû par un ami utile. Quand elles ne voulurent pas prendre le change, il se retira, en disant toujours de bien d'elles, avec des procedez si doux et si honêttes qu'elles avoient honte d'estre de ses Ennemis. Quand il étoit quitté (ce que lui arrivoit rarement) il ne faisoit ni reproche ni menace, et resta Ami de la personne qui l'avoit un fois favorisée. Il avoit assez d'esprit de faire une Refflection que n'est pas de la portée de tout le monde, que c'est la Vanité qui est la source de presque tous nos chagrins. Il sçavoit étouffer ses premiers mouvements, jamais il n'en tirât de distinctions que les Belles avoient pour lui, il ne visoit jamais qu'aux faveurs que leur Coeurs lui voulûrent accorder, et ne chercha pas celles de la Bourse comme font tant d'autres.

Aimé de Dames et recherché des Hommes, il étoit en possession de l'estime generale quand son Patron trouvoit a propos de le retirer des Troupes, ayant acheté pour lui une de ces petites charges a la Cour qui sont sans éclat, mais dans laquelle on voit beaucoup mieux l'interieure que dans celles qui sont plus élevés. Cette nouvelle Caprice du Bourgois lui coûtoit beaucoup d'obeïr. Il balança meme s'il devoit le faire: il esperoit de s'avancer par la faveur de son colonel, et quittoit avec regret les plaisirs auquelles il s'etoit livré. Mais le Vieilard étoit fort cassé, il ne voulût pas renoncer a l'esperance d'une succession que quoy qu'incertaine, lui parroisoit aussi bien fondée qu'aucune que sa situation lui permettoit; et comme jusque la il avoit suivi son Interêt sans se detourner de cette vûe, qui pg 246étoit l'unique a la quelle il etoit attachée, il resolût de se conformer aux ordres du Bourgois, avec son Submission ordinaire, et il entra en garde peu des jours apres.

Il fit son devoir avec une assiduité que le Roi même remarqua; on ne pouvoit jamais lui accuser ni de Tracasserie ni de redittes; il observa tout, sans paroistre rien voir, d'un air si simple et si naturel que les plus vieux Courtisans se trompoient dans son Caractere. Il rendoit a toutes les Dames, le Respect qu'il leur devoit, sans distinguer aucune. Il voyoit parmi elles, une Politique, un esprit de Parti, et un ambition qui abimoint toutes leur passions. Il evitoit leur Confiance comme la chose la plus Dangereuse qui pouvoit lui arriver. Ses observations lui faisoit voir les premiers lueurs de la Faveur ou de la disgrace, et il faisoit sa cour de si bonne heure a ceux qui commencerent de jouïr de bonnes graces du Ministre, qu'il n'étoint pas possible de demêler si cestoit une suitte de leur Fortune, ou une Inclination pour leur service. Il n'étoit pas moins diligent a se retirer d'aupres de ceux qui etoient sur le declin de leur credit; il leur laissoit toujours une Foule des Courtisans moins éclairez, et il étoit souvent le seul dont ils ne croyoint pas avoir raison de se plaindre, qu'il les l'abandonnoit dans le même temps que la Fortune. Il n'avoit fait dans toute sa vie, ni Ami, ni Maitresse du Coeur; il ne se laissoit pas entrainer par son Goût, et n'examinoit jamais personne par rapport a leur merite, mais par l'utilité qu'il pouvoit tirer de leur commerce. Il decidoit rarement, et ne contrarioit jamais. Il chercha de plaire et non de briller dans la Conversation, croyant que la bienveillance lui seroit beaucoup plus avantageuse que l'applaudissement. Il ne donnoit des conseils que quand il étoit fort pressé de la faire, et alors il étudioit l'inclination de celui qui en demandoit, et point du tout son Interêt, ni son devoir.

Enfin il trouva le secret de plaire a tout le monde, pendant qu'il avoit un mepris si solide pour le genre humain, (par la Fourberie, la Foiblesse, et l'injustice qu'il avoit remarqué dans tous les états) qu'il ne jugea aucun digne de sa Confiance; et reglait son estime pour les hommes comme on fait pour les chiens et les chevaux, non sur les service qu'ils ont rendu mais par ceux qu'ils sont capable de rendre. Il ne s'etoit jamais laissé eblouïr par la Reputation du sçavant ou de bel esprit; il la regardoit comme inutile a la fortune, et tres souvent nuisible, par l'envie qu'elle ne manque jamais d'attirer. Il cacha soigneusement son Goût pour la Lecture quoy qu'il l'avoit toujours conservé, mais il ne puisa pas ses maximes dans ses Livres, bien persuadé que les Auteurs ne disoient pas ce qu'ils pensoient mais ce qu'ils souhaitassent que les autres pensassent. Il ne se permettoit pas la raillerie la plus legere, quoy qu'il y etoit naturellement porté. Il blama peu, et ne loua point les absents. N'ayant aucune attachment sincere, il ne se faisoit pas des Ennemis, en tachant de Justifier ses amis. S'il flattoit quelqu'un (dont la protection lui sembloit necessaire) c'étoit toujours sur les Qualitez qu'il pg 247affectoit et pas sur celles qu'il possedoit: il parloit aux Belles de la Vivacité de leur esprit, et aux beaux esprits de Graces de leur Figure, sachant que les Louanges auxquelles on est accoutumé ne font guere d'impression, et qu'on est charmé de s'entendre dire en possession des agrements, qui parroissoint douteux même a l'amour propre. Il s'attira les regards du Ministre en faisant remarquer a tout le monde qu'il avoit la Jambe parfaitment bien fait; jusqu'a la, il navoit jamais entendu que des Flatteries sur son Genie surprenant, et cette Louange avoit le merite de la nouveauté. Cette conduitte lui valût une bienveillance universel, il laissoit les petits avantages de sa charge a des subalterns, c'estoit trop peu pour ajouter a sa Fortune, mais assez pour lui acquerir la Reputation de l'homme du monde le plus desintteressé, et il sçavoit a quel point elle est necessaire pour celui qui cherche un établissement solide.

On sera peutestre surpris de voir une Politique si raffinée, dans une si grande jeunesse. On doit se souvenir qu'il s'etoit toujours vû dans une situation a croire qu'il pouvoit avoir besoin de tout le monde. Son bon sens naturel n'avoit jamais été corrompu par les Flateurs, et né dur, hardi, et intteressé, il lui étoit aisé de paroistre tendre, modeste, et Genereux sans affecter pourtant aucune de ces Vertûs au point de faire le moindre tort a sa Fortune, qu'il ne perdoit jamais de vûe. Il etoit deja nommé pour un charge plus considerable quand son vieux Protecteur mourût et lui laissa cent mille Louis argent comptant, dans des Fonds differents, et le valeur d'autant dans les Colonies de l'Amerique. Il etoit autant surpris que personne de cette Opulence prodigeuse. Il s'etoit toujours flatté de la succession du Bourgois, a qui il ne voyoit ni favori, ni parent; mais il étoit bien eloigné de lui croire de cette Richesse immense. La ville avoit toujours été divisé dans ses Sentiments sur son sujet: les uns disoint, que c'étoit un vieux Crasseux qui enterroit son Argent, et les autres qu'il avoit sans doute fait quelque banqueroute secrette, qui l'avoit forcé de se retirer du Commerce ou il avoit brillé, pour se reduire au simple necessaire, d'un Valet et d'une Servante. Le Chevalier Fortuné, qui le voyoit de plus pres, l'avoit toujours vû un air d'aisance qui lui persuadoit que sa frugalité étoit l'effet de son Goût et non de la necessité; mais il ne sÿ attendoit pas, a trouver une somme de cette force. L'amour propre voulût lui suggerer que c'étoit un depôt qui avoit été confié au Bourgois par quelque Pere illustre, pour son usage; mais il n'en avoit aucune preuve et il rejetta cet Idée flatteuse.

Sa prudence ne l'avoit pas abandonnée quoy qu'elle fût un peu ébranlée par cette Fortune subite. Il fit Refflection qu'il étoit alors en état d'exciter l'envie, et que toutes les richesses du monde ne pouvoint pas cacher sa Naisance equivoque. Il se sentit le Coeur trop élevé, pour souffrir un Païs ou elle fût connûe: il prit la Resolution de faire le tour de l'Europe, en changeant de Nomme, et determine de se fixer dans le Roiaume, ou il trouvera le plus d'agrement. Il quitta la Cour avec un Air de modestie et de pg 248Reconnoisance, se fit un Equipage Honète,1 et commença ses Voiages malgre les regrets d'une foule d'amis de tous les états, qui parroisoint deseperez de son Depart, et les larmes de Filles d'honneur qui voulûrent chaqu'une lui persuader qu'il avoit été longtemps leur Inclination secrette. Il avoit fait quelque sejour dans toutes les grandes villes, et apres plusieurs Années de Course, se retournoit a celui de Bons Enfants comme le plus agreable, dans le Dessein dÿ Finir ses jours. Il avoit augmenté son train pour se donner un air de Consideration et s'appella le Comte d'Esperanza.

Il avoit alors pres de trente Anns, la Phisonomie noble et heureuse, l'air Galant quoy q'un peu serieux, la Taille parfaitte; on l'auroit flatté de l'appeller Beau, mais on ne pouvoit pas se dispenser de lui trouver infiniment aimable. Il se presenta a Docile avec autant de respect que si son rang lui fût connû: elle estoit si faitte pour en inspirer qu'il estoit impossible qu'on n'en ressentit en l'approchant. Cette Beauté noble et modeste qui étoit rendûe encore plus touchante par le Langueur dont elle étoit accompagnée, changea les Idées que le Comte avez pris sur le discours de son Hôte. Il s'etoit attendû a voir une belle et jeune personne a qui sa bourse pouvoit lui introduire avec avantage; il ne douta pas qu'elle ne tachoit de lui attendrir par le recit de ses malheurs, et l'enflammer par ses agaceries. Il voyoit une Innocence toute naturelle qui sembloit ignorer ses charmes ou l'effet qu'ils etoient capable de produire; la verité toute simple étoit peint sur son visage, et la negligence de son ajustement faisoit voir clairment qu'elle n'avoit nulle dessein sur son Coeur.

Je vous suis fort obligée Monsieur (disoit elle naïvement) d'une Ge;nerosité peu commune, mais je ne sçaurois l'accepter si vous ne voulez pas me faire le plaisir de garder cette Bague. J'attends a tous moments Mon Epoux, qui ne manquera pas de la degager, en vous temoignant sa reconnoisance pour la bonté que vous avez eû pour une malheureuse étrangere.

Il voulût lui protester qu'il ne sçavoit pas de quoi elle parlât, mais elle ne prenoit pas le change, et apres une contestation assez longue, il n'osa pas refuser de mettre la Bague au doigt. Il faisoit durer sa visite aussi longtemps que la bien seance pouvoit la permettre. Il tachoit de l'amuser, en lui parlant de differents Païs qu'il avoit vû. Il estoit surpris de voir qu'elle avoit une connoisance parfaitte de la Geographie. Il comprit qu'elle devoit avoir beaucoup lüe, et glissa quelques traits d'Histoire dans ses recits. Il trouva qu'elle etoit egalement bien instruitte dans l'ancienne et la moderne. Il ne pouvoit pas comprendre ou elle avoit pris son Education, tres seure que ce n'etoit pas dans un Couvent, et quand il la quittoit c'estoit avec des sentiments d'admiration bien nouveaux pour lui. Il n'avoit pas hazardé le moindre compliment sur sa figure. Accoutumé a étudier les Caracteres de pg 249tous ceux qu'il voyoit, il deméla fort aisement le sien; il voyoit clairment que le seul moyen de continuer son Commerce avec elle, étoit d'eloigner de son Imagination le soupçon d'aucun dessein, et il avoit sçû donner a sa Conversation un Air si degagée et si naïf, qu'il la laissa avec beaucoup d'estime pour lui, sans se douter quil sentit quelque chose de plus pour elle.

Il l'avoit demandé la permission dÿ retourner, qu'elle lui avoit accordée avec plaisir. Il ne manqua pas d'en profiter; pendant huit jours ils étoient presque tous les jours ensemble, lui toujours cachant avec Addresse, l'entreprise qu'il avoit formé, et elle enchantée d'avoir trouvée un ami si parfaittement honnète homme et qui lui amusoit au point d'oublier quelque fois sa triste situation, a la quelle pourtant elle donnoit des soupirs qui n'échapoient pas au Comte d'Esperanza. Mais il n'osa montrer une Curiosité qui l'auroit peutestre choquée, et il attendoit sa Confiance, d'une Inclination qu'il se flattoit d'inspirer. Il lui avoit fait venir des Filles pour la servir; il n'oublia aucune de ces attentions que l'envie de plaire peut donner. Elle estoit peu curieuse, mais la reconnoisance lui fit prendre de l'Interêt a ses affaires, et elle souhaittait sçavoir a qui elle avoit tant d'obligation.

Aussi tost qu'elle la temoignoit, il se prepara a la contenter avec l'air pourtant d'un homme qui ne voulût lui rien refuser, mais a qui cette Obeïssance coûtoit. Il preluda par quelques soûpirs qu'il sembloit éttouffer, et debita le plus beau Roman du monde de sa vie. Il y mela le merveilleux, le touchant et l'amusant, toujours une Probité a toute épreuve, une Generosité sans exemple, et une tendresse infinie. Il parcourût legerement sur les plus beaux endroits, mais elle crût voir tout cela a travers sa Modestie, et il sçût si bien remüer les Passions de l'innocente Docile, qu'elle estoit tant tost saisie d'Admiration et d'estime, et tant tôt attendrie jusqu'aux larmes, comme il lui plaisoit de varier son recit. Il ne parla pas de sa naisance mais il laissa entrevoir qu'elle estoit de plus illustre, et qu'il avoit des raisons de Generosité pour le cacher. Elle en avoit trop pour la presser la dessus. Il lui fit entendre (mais avec une delicatesse respectueuse) qu'il desiroit passionement de sçavoir quelque chose d'une personne d'une vertue si singuliere, et qui devoit avoir eûe des avantures bien extrodinaire pour estre dans un état si peu conforme a son merite. Elle hesita sur la reponse qu'elle lui fera. Il lui sembloit que sa confiance plein de Franchise meritoit bien la sienne, mais elle fit Refflection que c'éstoit impossible de raconter son Histoire au vrai, sans donner des Idées desavantageuses de sa Mere et de son Epoux; c'éstoit deux personnes sacrées pour elle.

Elle lui repondit en laissant tomber quelques larmes de ses beaux yeux, que c'etoit renouveller ses malheurs que d'en parler, et elle lui prioit en grace de ne pas exiger cette marque de sa Complaisance. Il lui demanda mille pardons de son Indiscretion, en parroissant touché jusqu'a l'ame du Deplaisir qu'il l'avoit causé, et changea la Conversation, en lui proposant quelque promenade pour la distraire de ses pensées tristes. Il lui parla de la pg 250pèche, de la chasse, mais il voyoit que le seul Amusement de la Lecture estoit de son Goût. Il avoit deux ou trois Caisses des Livres choisies, qu'il portoit dans toutes ses Voiages. Il les envoya a la Reine; elle se jetta sur la Poesie, qui estoit nouvelle pour elle. Son Genie y estoit porté naturellement mais l'Hermite lui en avoit toujours parlé comme la source de l'impieté, et le Philosophe l'avoit traité de Bagatelle. Depuis son evenement a la Courronne elle avoit été trop occupée pour avoir eûe le loisir de sÿ appliquer, et elle estoit éttonée dÿ trouver tant des charmes. Elle passa des nuits entieres en la Lecture. Ce Goût nouveau aidoit beaucoup a lui attendrir le Coeur, et repandit une certaine tendresse dans toutes ses Actions, qui estoit de bonne augure pour le Comte.

Il l'assista dans ses études, lui fit distinguer entre le bon, l'excellent et le mediocre. Il ne la permit pas de se laisser seduire par l'oreille (comme font le plus part de jeunes personnes) et il l'aprit a mepriser des pensées fausses, quoy que parez d'un style brillant, mais il l'instruisit avec tant de Delicatesse, qu'elle ne s'apercevoit presque pas qu'il lui donnoit des Leçons, quoy qu'elle sentit bien qu'elle profita beaucoup dans sa conversation. Le jour se coula bien vite dans des Occupations si agreable, et les soirées se passerent ordinairement dans le promenade. C'éstoit souvent dans un petit bois, pres de la ville, ou l'art n'avoit pas encore mis la main, mais la Nature avoit formée des sentiers assez commode. Le Comte y avoit fait placer des Canapés rustiques couverte de la mousse et du Feuilage. Ils écouterent la, la ramage des Rosignols, qui estoit quelque fois intterompû par une Musique exquis, qu'il faisoit venir du Capital, que la Belle desolée ne pouvoit pas entendre sans plaisir malgre tous ses Chagrins, qui ne la quittoient point mais qui estoient extremement adouci par le soin que le Comte avoit de lui fourner des amusements a toute heure. Un soir qu'elle s'etoit promenée plus longtemps qu'a l'ordinaire, elle estoit surprise de trouver a son retour, sa chambre (qui estoit meublée comme celle d'un Auberge commun) ornée des meubles, d'une commodité et d'un goût infini. Rien ne manquoit pour la rendre digne d'elle.

La pauvre Docile avoit une Innocence qui lui tenoit lieu de Sottise. Elle voioit tous ces soins, sans imaginer qu'ils avoient d'autre bût, que celui de soulager sa melancholie, et elle attribua ce dessein a la Generosité qu'elle crû voir briller dans tout les discours du Comte. Elle comprit qu'il avoit beaucoup d'estime pour elle, estant fort e;loignée de soupçonner qu'il fut capable de former un projet temeraire. Elle lui fit pourtant des reproches d'une zèle qu'elle appelloit deplacée, mais il y avoit tant de reconnoisance melée dans ses reproches, qu'il estoit ravÿ de les avoir attirées.

Il estoit aussi amoureux d'elle que son Caractere lui permettoit d'estre. C'est a dire il la trouva necessaire a l'agrement de sa vie. Son Ambition étant satisfait du costé de la Fortune; il voulût contenter son Goût pour le plaisir. La Beaute de Docile picqua ses desirs, et sa vertu sa Vanité. Il se promettoit pg 251d'en triompher, et estoit assez indifferent de quel maniere, n'ayant point de ces sentiments delicats qui empechent d'avoir du bonheur s'il n'est pas partagé par l'objet aimé. Il resolût de tenter toute sorte de moyens de s'en faire aimer. Si il ne reusissoit pas, ou si sa Vertu encore plus fort que son Amour refusoit de lui rendre heureux, il se flatta de la devenir par des ruses, qu'il crût aussi permise en Amour, qu'en Guerre. Il tacha de s'éclaircir sur son état. Son Hôte ne pouvoit lui dire autre chose qu'il n'aprit du postillon, qu'elle venoit de la Cour du Roi des Bons enfans.

Il y envoya son Valet de Chambre favori, hardi, secret, et intteligent. On parloit encore de cette Belle Capricieuse qui avoit quittée la Cour de si mauvaise grace. Il ne douta pas (de la façon qu'on la depeignit) qu'elle ne fût celle qui charmait son Maitre. Il recueillit toutes les particularitez qui la regardoit. Le Comte l'avoit ordonné de s'informer si elle estoit mariée, et ce qui c'étoit que son Mari, et il l'obeït si bien qu'il s'instruit jusqu'au Couleur de ses cheveux et de l'habit qu'il portoit. Il revint en peu de jours raconter a son Maitre le succes de sa negotiation. Il n'étoit pas assez entier pour la curiosité du Comte: il ignoroit encore son Nom, sa Patrie, et son état. Mais il esperoit mettre au profit le peu qu'il sçavoit. Il y avoit deja pres de deux mois qu'il languissoit aupres de sa belle Inconüe. Le temps sembloit bien longue a son Impatience, accoutumé a faire l'amour en abregé. Il se determina a un Trahison qu'il crût (peutestre) necessaire a leur bonheur reciproque, car il voyoit bien qu'il l'avoit inspiré une estime si tendre, qu'elle ne manquoit que peu de chose d'estre l'amour même. Elle ne sçavoit jamais quel heure il étoit dans sa Compagnie. Les Femmes qu'il avoit mis aupres d'elle, l'informoit que tout 'ennuyoit dans son Absence, et qu'elle en parloit souvent avec des Eloges excessives.

La pauvre Reine ne remarqua pas elle même aucune de ces symptomes d'une tendresse naissante. Elle attribua l'ennui qu'elle sentit etant seule, a sa triste situation. Il étoit naturel qu'une conversation aussi aimable que celle du Comte donnoit quelque relache a ses deplaisirs, et elle s'etendit sur ses Louanges comme l'unique marque de reconnoisance qu'elle estoit en état de donner. Elle remplissoit cet devoir avec tant de plaisir, quil nÿ avoit aucune grace dans sa personne qu'elle oublia. Il estoit charmé du progress qu'il faisoit dans son Coeur, mais il la connoisoit assez pour sçavoir que cet mesme Coeur, (rempli des sentiments heroique) étoit capable d'une longue resistance quand elle s'apercevoit qu'il passoit les bornes que sa vertu lui avoit prescritte.

Le Comte estoit attentif jusqu'aux moindre choses qui pouvoient amuser Docile. Elle trouvoit touts les matins sur sa Toilette, les nouvelles du jour; elle estoit frappée de voir sur une de ces Feuilles volantes, qu'un Corps mort avoit été trouvé par des païsans dans le Forêt, qui avoit assez de Plaies pour faire juger qu'il avoit été assasiné, qu'il avoit des grand cheveux brun et un habit de velours cramoisi, mais que son visage estoit tres pg 252defiguré par le temps qu'il avait resté exposé a l'air et qu'on le portoit a cette ville pour voir si quelqu'un pouvoit le reconnoistre. Elle estoit saisie d'un tremblement universel en lisant cet article. Son Mari portoit un tel Habit le jour qu'elle le quitta. Il avoit des cheveux bruns. Seroit-il possible? Quel affreux destin! dont elle pouvoit s'accuser d'estre la cause. Mais non; pourquoy ne seroit-il pas quelque autre? Faute-il s'allarmer sur de si legeres apparences?

Dans cette confusion des pensées, elle envoya chercher le Comte, qui faisoit l'éttoné en la voyant pale, tremblante, et agitée par tant de mouvements differents, qu'on savoit peine a distinguer si c'étoit la frayeur ou la doulour qui la mettoit dans un état si violent. Elle ne lui donna pas le temps de la demander. Elle s'ecria, Ah Monsieur, ayez pitié de moi, expliquez moi ce que c'est que cette nouvelle (en lui montrant le paper). Il feignit de n'en avoir pas entendu parlé, et courût s'en informer avec l'empressement d'un Homme qui partagoit trop ses sentiments pour en examiner le motif. Il revint en peu de temps l'asseurer qu'il etoit vrai, qu'on avoit apporté d'avant hier le corps de cet infortuné a la ville, et qu'il estoit encore exposé sur le Quai ou tout le peuple alloit le regarder, mais que jusqu'alors personne ne l'avoit reconnû.

Je veux aller aussi moi (disoit-elle d'un Air égaré). Il voulût combattre cette Resolution. Elle ne l'écouta point. Elle descendit l'escalier d'une vitesse, qu'il avoit peine a la suivre pour lui donner la main. Elle ne s'arretta qu'a dix pas du Corps mort. Elle crût reconnoistre parfaittement son Epoux. Une Horreur melée de mille sentiments confus la saisit, et elle tomba evanoüie dans le Bras du Comte. Il lui fit mettre dans une chaise, lui jetta de l'eau fraiche au visage, versa les goutes d'Angleterre en sa bouche, et elle fit quelques soupirs par les quels on connoisoit qu'elle n'avoit pas encore quittée cet monde, quoy qu'elle sembloit en detester la Lumiere, n'ouvrant pas ses yeux, jusqu'elle fût dans son Apartement, ou le Comte la laissa pendant que ses Femmes la deshabillerent, et revint aupres de son Lit aussi tost qu'elle y fut placée. Il la trouve fondant en larmes. Il se jette a Genoux a son chevet. Au nom de Dieu Madame (disoit-il d'un ton tendrement douleureux), ne vous obstinez pas a renfirmer dans vostre sein des chagrins qui vous nïent; on pourroit peut estre les adoucir, au moins les partager. Regardez moi comme un homme qui vous êtes devoué. Si vous sçaviez l'interêt vif que je prends en tout ce vous touche, et a quel point je suis blessé de vostre Defiance, je suis persuadé que—

Helas Monsieur (disoit-elle en l'intterompant), ne me faittes pas le tort de soupçonner que je puis avoir le moindre defiance pour un Ami a qui je dois tout. Mais'elle fit une pause de quelques moments, encore incertaine si elle devoit lui faire une Confidence entiere, quoy qu'elle sentit bien qu'elle éstoit pressée d'une plenitude des Idées, qui est pour le moins aussi dangereux pour la Raison, qu'une plentitude de sang est pour la santé. Elle pg 253ne pouvoit plus se refuser le soulagement de conter ses malheurs au seul Ami qu'elle avoit. Elle n'oublia ni ne deguisa aucun endroit de sa vie passée. Sa Naisance illustre fit grand plaisir au Comte, et ou est l'Homme qui ne sera pas flatté de trouver l'objet de son Amour grande princesse? L'avanture du Prince de Venus lui fit peu de peine; il le croioit plus tost un Inclination qu'une Passion. Il estoit enchanté qu'elle avoit eûe des raisons de se plaindre de son Epoux. Il voioit que son affliction n'étoit qu'un Effet de son devoir, et que par un Rafinement de Delicatesse, elle voulût s'accuser de sa Mort, pour se punir de ne l'avoir pas aimée durant sa vie. Elle se mit a pleurer sur le fin de son recit, et le Comte a rever.

Sa Qualité estoit bien pres de changer tous ses desseins. Il examina s'ils n'etoient pas trop dangereux a poursuivre. On ne badine pas avec de personnes de cet Rang sans s'en repentir, et jusqu'ici il avoit renoncé a tous les plaisirs capable de lui en donner. L'esprit d'Interêt qui lui avoit toujours gouverné étant dirigé par le bon sens, il y avoit peu d'hommes au monde, qui avoit fait si peu de mal. Il sçavoit que tous les vices attirent les malheurs, au moins par le decri qu'ils donnent, et que la Reputation de Probité est absolument necessaire a ceux qui la veulent sacrifier: ce sacrifice qu'on doit toujours reservir pour les grandes occasions.

La tromperie qu'il avoit fait a Docile, la nouvelle qu'il avoit fait imprimé, le cadavre qu'il avoit acheté dans une Village prochaine, estoient a dessein de calmer les scrupules de cette Belle et la preparer a lui reçevoir comme Mari, si elle ne voulût point d'Amant. Il l'avoit crût d'un rang ordinaire, que si son Epoux revenoit, il pouvoit lui tranquiliser par son argent, ou si il n'etoit pas d'un humeur accomodant, lui faire croire qu'il avoit été trompé, en la croyant veuve sur sa bonne foy, ce que n'etoit pas impossible. Le Prince Sombre (dont il connoisoit le Caractere) lui parroisoit dangereux de toute façon, incapable de pardonner et difficile a tromper. Il devoit estre un jour un grand Roi, et le Parti le plus raisonnable que le Comte pouvoit prendre estoit de planter la, la pauvre Docile de le Lendemain pour ne pas s'exposer a la Vengeance de son Epoux Bizarre. Mais on ne quitte pas si aisement un Dessein qui avoit deja couté beaucoup de soins et des Assiduitez, et qui estoit si heureusement avancé, car il ne douta nullement de son succes aupres d'une Innocence qui ne doutoit de rien. Il se flattoit que les mesmes raisons (quel qu'elles fussent) qui avoit retardée l'arrivée du Prince deux mois, pouvoient subsister encore deux autres. C'estoit plus qu'il n'en fallût pour reussir, joûir, et s'ennuyer de sa Maitresse. En attendant il resolût d'employer tant des espions qu'il seroit averti avant qu'aucun étranger entra dans la ville, et qu'il auroit le temps de se retirer, en cas qu'un Mari incommode venoit intterompre ses plaisirs.

Laissons le former des projets, et la malheureuse Reine pleurer ses infortunes, pour voir ce qu'on fait dans son Roiaume. Le Roi Farouche avoit pg 254eu la Bonté de l'accepter selon l'offre que les états lui avoit fait, et avoit donné le vice Roiauté au Grand Prêtre. La Reine Mere estoit retournée au Palais ou elle se promettoit de regner plus absolument que jamais, comme cet saint homme lui avoit juré mille fois, en cas qu'il parvint a une Dignité a la quelle il ne visoit, que pour avoir l'honneur d'executer ses ordres. Elle estoit bien surprise peu de jours apres, quand il se presenta pour lui donner (disoit-il) un avis salutaire pour son Honneur, son Repos, et son Salût. C'éstoit trois choses qu'elle n'avoit jamais menagée, mais la Curiosité la fit donner de l'attention au commencement de son Discours, et en suitte la Rage et l'ettonnement produissoint une silence qui lui permettoit de le continuer. Il lui representoit fort pathetiquement que la retraitte estoit le seul état qui convenoit a une Reine doüariere, et il lui conseilloit de se retirer parmi les Vierges sacrées, d'un air d'Autorité qui valût bien un ordre positif. Elle voulût éclatter en larmes, plaintes et menaces. Il n'écouta ni les uns, ni les autres, et sortît de sa chambre, avec la même Tranquillité respectable qu'il y estoit entré.

C'estoit avec peine qu'elle obtint une seconde visite, étant averti le Lendemain que son Equipage estoit prest, selon les ordres que S[a] M[ajesté] avoit donnée. Elle n'osa refuser d'aller, mais elle demandoit en grace de parler encore un fois au Grand Prêtre. Il vint avec toute la Fierté d'un Vice Roi, relevée par une insolence Prelatique, qui deconcerta la Reine a un tel point que ce n'estoit qu'en tremblant qu'elle osa lui demander ses Tresors qu'elle lui avoit confiée. Je voie bien Madame (repondit-il en souriant a demi, dedaigneusement) que le Roi Farouche a été bien informé. Le Mort du Roi vostre Epoux, digne Objet de vostre tendresse, la Fuitte de la Reine vostre Fille, qui a repondue si mal a vos Soins, et la Revolution de l'état, a troublées vostre Raison. Si elle estoit entiere, vous sçaurez que les Tresors du feu Roi ne pouvoit pas vous apartenir. Une grande Princesse comme vous ne pouvoit pas faire un Vol, et un homme comme moi ne pouvoit pas en estre le Receleur. Si je suivai a la rigeur l'ordre de mon Roy, vous seriez enfermée dans un endroit propre pour vous faire traitter, mais je me flatte que les Dieux, (que jusqu'ici je n'ai jamais solicité inutilement) accorderont a mes ferventes prieres le retour de vostre Santé. Je ne voie rien qui puisse y contribuer plus efficacement que le saint repos que vous trouverez dans la Maison ou j'aurois l'honneur de vous conduire.

Il lui presenta la main avec ces paroles. Elle n'avoit pas le Courrage de la refuser, et se laissa mener a deux lieus de la ville, ou elle fût receûe avec des Transports de joye par une Superieure Decrepite et des Vierges surannées, qui ne dimunirent point sa douleur. Elle s'enferma dans un apartement tendu du noir qui lui éstoit destiné, ou elle s'abandonna a toute sa rage; apres avoit bien pleurée, pesté, et arraché quelques cheveux gris, elle se souvint de la Fée, et resolût d'implorer sa protection, malgre la deffense qu'elle lui avoit faitte. Elle lui écrivit une Lettre remplie d'Humiliation et pg 255de Soûmission; des traits d'une Flatterie grossiere ne furent pas epargnez, et des grandes promesses d'un Devouement eternel, si elle voulut la delivrer de sa Prison. Sa Lettre lui fût renvoyée toute cachtée, mais elle ne se rebuta pas par le mauvais success d'une premiere tentative, n'ayant autre chose a faire qu'a composer des Lettres.

La Fée en étoit assassinée. Elle en trouvoit sur sa Toilette, dans son Cabinet, parmi ses livres. Son Palais en étoit semé, et comme cette Reine avoit acquis son Amitie par son Negligence, ses importunitez lui attira toute sa haine. Elle la changea en Fromage de Brie pour s'en delivrer a jamais. On la conserve encore dans le Musaeum de Travers, ou elle est placée parmi des plantes petrifiées et des Coquilles rares, toute aupres d'une Image de Vichnou qui avoit pissée miraculeusement dans le temps d'une Incendie, il y avoit cinq cents anns. Mr. Patin en parle dans la mesme lettre ou il fait la description de cet Foetus qui estoit Elephant parfait, et qu'il suppose judicieusement étoit l'effet d'un amour plus extravagant que celui de Pasiphae.

Le Prince Sombre eût une Destinée bien differente. Il avoit erré dans la Forêt huit heures de suitte, tant tost a petit pas enseveli dans ses meditations, tant tost donnant de Coups d'eperons a son cheval quand la Rage lui transportoit. La pauvre Bête, trop sensée pour se repaître de chimeres comme son Maitre, étoit prêt a succomber de Faim et de Lassitude. Sa Foiblesse fit souvenir au Prince qu'il étoit necessaire de trouver une Gîte, et il picqua vers une petite Cabanne, ou un vieux Paysan lui ceda son lit. Il s'ÿ mit sans le moindre envie de Dormir, mais pour se livrer a ses Refflections. Il estoit l'homme du monde qui tirât les Consequences les plus justes, et qui se trompoit le plus souvent dans les principes. Il crût avoir perdu entirement cette Reputation de Sagesse Austere, qui l'avoit distingué de la Foule des Princes. Il la perdoit mesme aupres de lui même; il ne pouvoit pas se pardonner les Folies qu'il avoit fait, pour une Femme legere et ingratte, et cet deshonneur lui estoit aussi sensible que l'infidelité de Docile. Il repassoit dans son Imagination toutes ses paroles, ses gestes, et jusqu'aux ses Regards, il trouvoit par tout des preuves evidentes de sa Perfidie.

Au moins (disoit-il dans ses reveries) si elle avoit eûe de la bonne Foi, j'aurois pardonné sa Galanterie. Les Femmes sont en habitude de la croire permise; sa jeunesse, une Mere qu'elle ne pouvoit pas respecter ni capable de lui conseiller, un Education negligé, tout l'excusoit. Mais quand je lui demandois, avec Amitie, l'histoire de ce que l'avoit brouillée avec ses parents, en la faisant entrevoir que j'etois dans le dessein de lui passer tout en faveur de sa sincerité, elle m'a faite (sans s'emouvoir) un Conte le moins vraisemblable qui fût jamais inventé. Il falût qu'elle eût autant de Mepris pour mon Esprit que pour ma personne, quand elle vouloit me persuader qu'elle avoit été la Dupe de Madame de l'Artifice, une Femme si reconnûe pour trompeuse, qu'elle ne peut plus tromper personne. C'estoit alors que pg 256je devois l'avoir renoncé a jamais. Aveugle que j'etois! Mais, non; je voyois son mauvais Caractere. C'étoit sa Beauté qui offusquoit ses defauts, cette Beauté fatale. Quel Dieu ennemi de l'homme a donné cet Rayon de sa Divinité, pour couvrir une Ame si noire, et si indigne!

Il estoit vrai que deux jours apres son Mariage il avoit eû le Dureté de demander a son innocente Epouse de quel façon elle avoit perdue ses pierreries, qu'il n'avoit entendu (disoit-il) que confusement. Elle l'avoit conté naivement, et il l'avoit repondu d'un ton chagrin (qu'il crût fort moderé) qu'il lui conseilloit de ne jamais debiter cet conte, qui ne trouveroit que fort peu de Credit dans le monde. Elle ne comprit pas seulment ce qu'il vouloit insinuer, et il se souvenoit de cette Innocence qui ne se deconcerta point, comme l'Hardiesse d'une personne endurcie dans le crime. Il examina toute sa conduitte dans le même gout. Ses favourites avoient toujours été des Femmes meprisables, si fort ses inferieures par rapport a l'Esprit qu'elles ne pouvoient pas lui plaire que par une Simpathie de moeurs. Cette Emilie qui lui estoit si chere, une Coquette decriée! (Dans le même moment, qu'il faisoit cette Refflection il ajouta pourtant une Foi aveugle a tous ses Calumnies contre sa Maitresse.)

Enfin il ne douta plus qu'elle ne fût la plus abominable de son Sexe, et forma la Resolution de ne l'honorer plus de son Souvenir. Il tourna toutes ses pensées sur ses affaires. Il resolût de retourner a cette Isle dont il estoit legitiment Souverain; il sçavoit qu'il y avoit un assez grand nombre de partisans, et que le Gouvernement de son Pere n'etoit pas fait pour se faire aimer. Il esperoit d'estre bien reçeu par quelques qu'uns [sic] de principaux du Paÿs qui lui estoient attachez, et qu'etant deguisé parmi eux, il pouvoit former une Ligue assez forte pour renverser un Gouvernement fondé sur l'injustice, et exercé avec Tyrannie. Il auroit deja pris cet parti, si sa Passion pour Docile, ne l'avoit pas fait imaginer plus de bonheur a vivre en particulier avec elle qu'a regner. Son Ambition se reveilla et donna quelque relache a ses Tourments. Il poursuivit ce dessein avec ardeur. Il arriva heureusement et se logea chez un Grand Seigneur qui adoroit le memoire de la Reine sa mere, et qui lui auroit sacrifié sa vie pour le mettre en possession du Trône qui lui apartenoit.

Pendent qu'ils travaillerent a cet établissement, la malheureuse Docile estoit entre les mains d'un Amant d'un Caractere bien different. Helas! pourquoy quelque Divinité favorable ne donnoit-il pas au Prince les Lumieres du Comte, ou au Comte la probité du Prince? Mais les Dieux dans ce siecle laissairent aux Fées le soin de la Terre et ne s'occupoient plus des affaires de Mortels. Le Comte d'Esperanza laissa pleurer quelques jours sa belle Veuve, sans tacher de la consoler autrement qu'en partageant son affliction. Quand l'exces etoit un peu diminué, il la proposa de quitter cet endroit ou elle avoit toujours present a son Imagination le triste pg 257Spectacle de son Epoux Assasiné, et de se retirer a un Chateau qu'il venoit d'acheter a douze lieus de la. Il avoit eû l'attention de donner des Obseques magnifique au Corps qu'elle croyoit estre celui du Prince, et cette Generosité avoit faite tant d'impression sur Docile, qu'elle se crût autorisée par la Vertu même, de ceder a ses instances pressantes de passer quelque temps chez lui.

C'étoit veritablement un endroit enchanté. Le bon Goût et la Magnificence regnerent par tout; on y voyoit tout ce que l'Architecture, la Peinture, et la Sculpture pouvoient fournir de brillant, meublé a la derniere mode par les premiers Tapissiers de Paris. La Situation estoit heureuse, sur une Colline couverte de Bois, au pied de la quelle on voyoit une de plus belle rivieres du Monde, qui arrosoit en serpentant, des Prairies dont la verdure éclattante estoit emaillée de fleurs. On y avoit ajouté un Jardin, ou rien n'étoit epargné pour le rendre digne du Palais. C'étoit l'ouvrage d'un de favoris de la Fortune, qu'elle éleve subitement par le secours de Pharon. Il avoit fait venir les plus grands Genies de l'Italie, et de la France, pour y travailler, et ils s'étoient acquitez parfaittement. Mais a peine fut-il achevé que le Malheuruex Maitre s'est vû en disgrace aupres de la Deëse capricieuse qui l'avoit favorisée. Il perdit des sommes considerables, et se trouva obligé de vendre sa Maison pour payer ses Ouvriers.

Le Comte d'Esperanza profita de son Malheur, et joüit de ses travaux, pour le quart qu'il y avoit depensé. La Belle Docile, (a qui il presenta les clefs de son Chateau en arrivant) étoit confirmée dans l'Idée qu'elle avoit de sa Qualité, en voyant une Magnificence si bien entendûe; mais elle étoit encore plus touchée de ses manieres modestes et respectueuses. Il continua pres d'un mois la même façon de vivre. A la fin il hazarda quelques soupirs, et joua le role d'amant timide. Elle s'aperçût de ce changement avec un vrai affliction; elle se trouva reduitte au choix de l'écouter, ou de l'abandonner. Devoit-elle se resoudre a rendre Malheureux un homme qui l'avoit comblé d'obligations, pour une delicatesse (peut estre) mal fondé? Esce que le Prince Sombre l'avoit traitté d'une maniere a meriter d'estre pleuré eternellement? Nÿ a t-il point d'exemple des Reines qui sont mariée deux fois? Ne seroit-il pas bien doux de faire le bonheur d'un Cavalier que le merite seule rendoit digne de regner sur toute la terre?

Ces Refflections l'occupoint nuit et jour. Le Comte comprit la Raison de ses reveries, et choisit le moment le plus favorable, pour la faire determiner. Il representa ses souffrances, faisoit valoir le Respect que jusqu'ici l'avoit contraint au silence, et finissoit en offrant de se retirer le lendemain, si elle étoit insensible a sa Passion, quoy qu'il étoit asseuré qu'il ne survivra pas une separation mille fois plus cruelle que la mort. Il accompagnoit ses paroles de regards tendres, de soupirs éttouffez, et de larmes a moitie supprimez, enfin de tous les artifices qu'un Coeur sans pitié mette en oeuvre, pour surprendre l'innocence. Celui de Docile y succomba. Apres des pg 258objections froidement prononcé, qu'il detruisoit aisement, elle lui avoua en rougissant, qu'elle ne pouvoit pas lui refuser sa main, si son bonheur y étoit attaché.

On sera peutestre surpris que du Caractere qu'il estoit, il n'a pas taché de la seduire d'une autre façon. Il n'avoit pas negligé aucune des avantages que sa situation lui offroit, mais il lui voioit toujours un si grand horreur pour toute Galanterie, qu'il n'osoit s'exposer a sa haine, qui n'aurois pas manquée de l'accabler du premier moment, qu'elle se seroit doutée d'un tel dessein. Il s'aperçût que c'étoit son Respect, et l'Idée qu'elle avoit de sa Vertu, qui donnoient Naissance aux Sentiments favorables qu'elle avoit pour lui, et qu'on ne pouvoit la tromper que par des Apparences d'honneur et de Generosité. On peut juger qu'il reçût avec transport l'asseurance obligeante qu'elle lui faisoit. Il le temoignoit par des soûmissions, des vivacitez, et en parroissant si penetré de Reconnoisance et de plaisir, qu'elle étoit enchantée d'avoir rendüe heureux, un amant si digne de l'ètre. Il nÿ a rien de si flatteur pour un Coeur comme le sien, que de faire le bonheur de ceux qu'on estime. Il avoit acquis toute la sienne, et elle se faisoit un devoir de devoÿer le reste de sa vie a lui plaire. Mais elle ne vouloit pas passer sur le scrupule que l'attachoit a la bien seance. Elle insista sur le regle qui oblige les Veuves a une année de Deïil, et toute son Eloquence, ni ses pleurs, ne pouvoit retranchir que deux mois de cette terme. Il se seroit desesperé, s'il se n'étoit pas flatté qu'elle pourroit retranchir autant tous les jours, et qu'il verroit bien tost le fin de son Martyre.

Il se trompa pourtant, quoy qu'il tachoit de profiter de tous les priveleges que le droit du Futur lui donnoit. Il ne la quittoit presqu'plus, il passoit quelque fois le moitie de la nuit dans sa chambre, il lui donnoit des fetes, faisoit des chansons pour elle, qu'elle trouva les plus jolis du monde, et s'insinue si bien dans son Esprit, qu'elle oublia tous ses malheurs passez, et se livra entierement au plaisir d'aimer et d'estre aimé. Elle n'étoit plus la triste Beauté, qu'il avoit vû ensevlie dans une melancholie si habituelle qu'elle sembloit naturelle. Elle devint gaÿe et deploya toutes les graces de son esprit. Elle étoit legere et badine a table, solide et raisonable quand elle jugoit des Auteurs, qu'il lui mettoit a la main. Il y avoit une Galerie ou elle trouvoit une Bibliotheque nombreuse et bien choisie. Il lui faisoit lire ces livres dangereux, ou en detruisant les prejugez, on attaque obliquement la morale. Il les commentoit quelque fois d'une façon a offenser la Reine scrupuleuse, si elle avoit comprit son But. Loin de cela, elle imagina qu'il vouloit former son esprit, quand il tachoit de corrompre son Coeur, dont elle lui laissa voir tous les mouvements avec une Sincerité qu'on n'jamais vû qu'en elle.

Il lui fit convener que toutes les Ceremonies avoient leur origine dans la Politique, qu'ils netoient ni fondez sur la Nature, ni essentielles a la Vertu. Il voulût conclure que les Gens sensez s'en passaient toutes les fois qu'elles pg 259les incommodient. Elle n'adoptoit pas cet Raisonnement. Elle parloit de l'honneur comme d'une Divinité, a la quelle on estoit obligé de tout sacrifier, hors la Vertu. Elle avouoit que si par des Circonstances extrodinaire, on se trouvoit forcé d'abandonner l'un ou l'autre, qu'il faloit souffrir l'infamie, plus tost que de commettre le moindre Crime, mais que nul plaisir, nul avantage, ni mesme nulle Passion pouvoit dispenser de Loix de la bien seance, qu'on avoit a repondre, a ses Ancestres, a sa Posterité, et a tous ceux qui pourit estre entrainez par l'exemple, de chaque pas qu'on faisoit, et qu'apres la Vertu mesme, rien de devoit étoit [sic] si cher, que ses apparences, quoi que le monde les avoit tres souvent placez assez ridiculement.

C'étoit s'expliquer d'une maniere a faire changer de tournure a la Conversation. Le Comte se rendit a ses raisons, qu'il trouvoit admirable (disoit-il) en ajoutant, qu'il avoit connu des certains Philosophes qui soutenoient qu'on pouvoit se dispenser de regles trop rigide, pourvû que le secret garentissoit du scandale. C'est pécher contre la verité (s'écria t-elle), qui est le plus enorme de tous les crimes, la Verité! qui est la seule Divinité visible, qui donne a tous les hommes un rayon de sa lumiere, qui recompense ses fidelles sectateurs de cette Paix interieure qui ne se deconcerte jamais. Ceux qui osent l'offenser sont punis par de remors qui les dechirent éternellement. Abandonné a eux mesme, ils deviennent l'oprobre des humains, et mille fois plus meprisable que les Bêtes le plus immonde. Le Comte l'intterompit pour jurer qu'il avoit toujours été de cet sentiment, et qu'il n'avoit cité cet opinion que pour montrer jusq'ou l'esprit estoit capable de s'egarer. Elle lui crût sur sa Parole, et le seule refflection qu'elle fit sur cette conversation, et plusieurs autres de la même espece, estoit d'admirer la bonne foi du Comte, qui estoit si persuadé de sa Vertu qu'il hazardoit de lui aprendre des maximes que le plus part des hommes cachent aux Femmes, cragnant qu'elles n'en fassent une mauvaise usage.

Cette Confiance obligeante augmenta son estime de la moitie, cette estime augmentoit sa tendresse, et le temps destiné a son Veuvage commencoit lui peser beaucoup. Elle estoit jeune, d'une Santé florissante; elle avoit aupres d'elle un amant aimable, soumis, mais pressant, et qui ne laissoit échapper aucune moment qui pourroit lui estre favorable. Elle soutenoit avec peine la resolution qu'elle avoit formée d'un Deüil de dix mois. Le Comte trouva le secret de les reduire a six, dont deux estoit deja passé, mais c'estoit impossible d'obtenir un autre retranchement, et il falût se contenter, de celui la.

Enfin ce dernier mois si desiré arriva. Le Comte la quitta pour trois jours, pour donner un Coup d'Oeil a un Equipage qu'il avoit commandé au Capital. Quoy que l'absence devoit estre courte, elle estoit tres sensible aux tendres amants. Docile laissa tomber quelques larmes, et il soupira en lui baissant la main comme s'il avoit été instruit de l'avenir. Elle se retira dans son Cabinet aussi tost qu'il fût parti, et se jettant sur son Canapé pg 260s'abandonna a un attendrissment dont le Comte auroit tiré des grands avantages, sil avoit été present. Elle se representoit tous ses beaux procedez depuis qu'elle l'avoit connu, ses agremens ne furent pas oubliés, elle admira son bonheur d'avoir trouvée un Coeur digne du sien, et souhaittoit de voir le moment qu'elle ne seroit plus obligée a gener sa tendresse. Ces Reveries étoient trop agreable pour ne pas durer; elle les continua jusqu'a l'heur de la promenade. Elle s'enfonça dans le bois, qui touchoit a son jardin, et s'entretenoit de ses visions amoureux, aupres d'une Fontaine, quand elle vit arriver au Galop un jeun Cavalier, qui apres l'avoir regardé fixement, vint se jetter a ses pieds. Elle le reconnût pour estre celui qui étoit le plus favorisé parmi les Officiers du Prince Sombre. Il avoit été élevé Page aupres de lui, et par sa Fidelité, et sa diligence, avoit acquis autant de Credit qu'on pouvoit Obtenir d'un Maitre si severe. Il la presentoit une Lettre a genoux, qu'elle reçute [sic] en tremblant et ouvrit avec precipitation. Comme je croi qu'on n'en a jamais vû un parreille, je veux la copier toute entiere.

Madame,

Le bruit public vous a apris sans doute le mort du Roi mon Pere, quoy qu'il y a peu de jours. Je suis en possession païsible de mes états, et je m'empresse de vous rendre les vostres. Si vos sujets ne vouillent pas vous reconoitre, je vous offre mes Troupes et mes Tresors pour les ranger a leur Devoir. Plût aux Dieux, que vostre conduitte future peut leur faire oublier le desordre du passez. Nostre Mariage a eu si peu de temoins, s'il vous plaist de la cacher, je ne le publirai point; si vous trouvez a propos de le declarer je ne vous contredirai pas. Quel parti que vous preniez, en renoncant a vous, je renonce a tous les avantages que je pourrois tirer de vostre alliance. Je ne vous conseil, ni vous defends rien; suivez vos goûts tels qu'ils puissent estre, et demandez jamais de nouvelles du

Roi Sombre.

Il auroit été indigne de moi, d'envoyer un Ambassadeur vous redemander au Roi de bons Enfants. J'ai depêchés cet Gentilhomme, comptant sur sa discretion; écoutez ses conseils pour vostre reétablissement, et ne decouvrez a personne qu'il m'apartient.

La premiere pensée de Docile en voyant le Caractere de son Epoux fût qu'il l'avoit écritte avant son assasinat. Mais de le sçavoir vivant, et plus injuste que jamais, l'accabloit de tant des Idées mixtes, qu'elle n'avoit pas la force d'en demesler aucune, et resta dans un saissisement qui tenoit de la stupidité.

Sa silence permettoit au Cavalier de suivre les ordres qu'il avoit eû de l'instruire de l'état de ses affaires. Il lui racontoit que le Prince avoit trouvé une forte partie pour lui dans l'Isle ou il s'etoit retiré; qu'il avoit pris des mesures immanquables pour entrer en possession de ses droits; et qu'il étoit sur le point de les faire valoir quand le nouvelle arriva de la mort de son Pere; il prit ce moment pour se montrer au peuple qui lui reçut avec les plus vives demonstrations de joie; que les Deputez du Roiaume Farouche et pg 261ceux de Travers étoient venu lui rendre Homage; qu'ils avoit renvoyé ces derniers, en leur disant qu'il employeroit tous ses soins a rechercher leur Reine. Le mesme soir (continua le Cavalier) S[a] M[ajesté] m'a fair l'honneur de m'appeller a son Cabinet. Il me chargea de sa Lettre, et m'addressa au Roiaume de Bons Enfants, pour la presenter a V[otre] M[ajesté] avec ordre positif de l'obïir en tout, et je la suplie, tres humblement, de croire qu'elle n'a point de sujet qui la servirai avec plus de Zèle et d'attachment.

La Reine n'étoit pas assez a elle, pour repondre a son harangue. Elle lui laissa tout le loisir de le continuer, et il poursuivit, J'ai été a la Cour, ou je croiois la trouver; je tachai inutilement de decouvrir le leiu de sa retraitte, quoyque j'ai fait tous les perquisitions possible, sans devoiler ma commission (ce que je n'osois faire, sans ses ordres). Je retournai tristment sur mes pas: mon bonheur a voulû que je m'arrestay a une petite Auberge, ou j'ai entendu parler d'une Dame inconüe, d'une façon a me faire esperer l'honneur dont je joüis en me presentant a ses pieds. On m'a dit que cette Dame s'etoit retiré a ce Chateau, et les Dieux ont été assez propice a mes voeux pour me donner l'avantage glorieux d'estre le premier de ses sujets a lui temoigner mon Devoir.

Il cessa de parler, mais Docile n'avoit ni voix, ni volonté de lui repondre. Son Sang a moitie glacé lui refusa la puissance d'ouvrir la bouche. Elle ne pleura pas, a peine respiroit-elle. Elle restoit une bonne quart d'heure dans cet état, lui toujours a Genoux, ne croyant pas devoir se relever que par sa permission, quand elle aperçut a travers les arbres, la Demoiselle qu'elle distinguoit le plus parmi celles de sa suitte, qui lui portoit sa Luth, qu'elle avoit demandé en sortant. Cette vûe la reveilloit assez pour lui donner la force de dire au Cavalier, Revenez ici a la mesme heure demain. Il partit, mais la Demoiselle l'avoit deja vüe, et ne sçavoit quoy conjecturer d'avoir surprise sa belle Maitresse donnant audience a un jeun étranger bien fait, qui l'entretenoit, sans doute, de quelque chose de bien intterressante, puis qu'il parloit a Genoux, et qu'elle l'écoutoit avec attention. Elle n'osoit demander aucune explication a la Reine, qui l'appella d'une voix foible. Donnez moi le bras, Julie, disoit-elle, je suis tres mal. Effectivement sa paleur extreme secondoit parfaittement ses paroles, et la Fille effrayée appelloit ses compagnes. C'étoit tout ce qu'elles pouvoint faire, que de trainer la Reine languissante jusqu'a son Apartement, ou elle lisoit, et relisoit la Lettre qu'elle venoit de reçevoir. Elle ne manqua pas d'entrevoir la Generosité des sentiments de son Epoux, quoy qu'envelopé dans sa Dureté ordinaire. Elle en étoit touchée, mais quand elle ne l'auroit pas été, elle estoit trop esclave de son Devoir, de hesiter sur le parti qu'elle devoit prendre. Elle voulût se jetter a ses pieds, se soümettre a tel suplice qu'il ordonnoit, et lui abbandonner son Roiaume, trop heureuse si il lui permettroit de finir ses tristes jours parmi les Vestales.

pg 262Pauvre Comte que deviendrois tu? (se disoit-elle) Est ce ceci le fruit de vos soins genereux? M'avez vous connu que pour faire le malheur de vostre vie? Oubliez une miserable, qui ne peut jamais vous oublier. Cette Idée attendrissante la fit fondre en larmes. Elle se sentit le Coeur un peu soulagé apres avoir beaucoup pleuré, et reprit ses meditations. Elle se representa le desespoir du Comte. Elle ne se flattoit pas d'avoir la force dÿ pouvoir resister; elle craignoit de ne pouvoir plus soutenir en lui voyant, la Resolution de lui quitter. Elle estoit pourtant necessaire; son honneur, sa Vertu l'exigea, mais l'amour est capable de vaincre tous les autres sentiments, et elle n'osoit se promettre de rien refuser aux Solicitations, et aux larmes, de celui qu'elle aimoit. Elle ne douta pas qu'il ne la presseroit de s'enfuir avec lui, a quelque coin du monde, pour passer leur jours ensemble. Elle auroit trouvée charmant le desert le plus affreux, si son Devoir l'auroit permis, mais la Raison l'opposoit aussi fortement que la Vertu. Sa tendresse mesme pour lui, la representoit que le Roi son Epoux lui poursuivroit jusqu'au bout de la Terre, pour lui sacrifier a sa Vengeance, et elle exposeroit le plus digne de tous les hommes, a estre masacré (peut estre) devant ses yeux. Cette derniere consideration la determinoit plus que toutes les autres, qu'il falût s'enfuir avant son Retour. Elle n'osoit se fier a aucune de ses Femmes, sachant qu'elles lui etoient toutes devouées. Elle s'imagina que sa passion estoit assez violente pour lui faire suivre ses pas, sans songer aux Consequences, et elle prevoioit avec horreur toutes les Suittes qu'elle devoit y attendre. Mais en s'en allant sans lui écrire, elle se livroit a des soupçons les plus outrageants. Il l'accuserai d'ingratitude, de legereté, et de Perfidie. Peut-elle se resoudre à perdre l'estime, de celui qu'elle adorait? Il ny a point de sacrifice qui coûte tant que celui la; elle se fit des reproches pourtant d'avoir balancé quand il s'agissoit du bonheur et du salût du cher Comte. Qu'il me meprise, (disoit-elle) qu'il me deteste, s'il est necessaire pour son Repos, mais qu'il vive, et qu'il vive heureux! C'est une Foiblesse, c'est l'amour propre, c'est moi mesme que je pleure, si je ne puis pas me contenter de me sacrifier pour lui rendre cette Tranquillité, que je n'ai que trop alterée.

Cette Resolution lui parût si belle, qu'elle lui devint consolante. Elle s'envelopa dans sa Vertu, qui lui donna assez de Force pour se rendre punctuellement a l'heure qu'elle avoit indiquée a l'officier du Roi Sombre. Il vint un moment apres, et elle se hâta de lui dire qu'elle voulût retourner avec lui aupres de son Epoux. Elle lui ordonna de lui mener un cheval et un habit d'homme a l'entrée du Bois, a minuit, et qu'elle viendroit lui joindre, pour commencer leur voiage. Cet ordre lui parroissoit si extravagant, que quoy qu'il avoit été commandé par le Roi son Maitre de l'obeïr sans reserve, il doutoit s'il devoit le faire. J'ai mes raisons (disoit-elle en remarquant son éttonnement) pour agir de cette façon; elles sont indispensible. Point de raissonnement, obeïssez. Elle le quitta avec ces Paroles. Il se retira ne pg 263sachant pas si il devoit la croire folle, ou si elle suivoit les ordres Bizarres du Roi. Il resolût pourtant d'obeïr aveuglement. Il lui portoit son plus bel Habit, lui presenta son cheval, et la suivît sur un autre qu'il avoit acheté. Elle s'etoit travestie dans le fonds d'un Bocage obscur, et avoit pris la precaution de jetter son habit de femme remplis de Pierres dans la Riviere, et s'éloignoit a grand pas de l'unique Objet de son amour, dont elle se crût tendrement aimée, pour trouver celui qu'elle craignoit de voir, et dont elle étoit seure de se voir maltraittée.

Ses Demoiselles ne s'aperçurent de sa fuitte que le lendmain matin. Elle avoit soupée a son heure ordinaire, on l'avoit vû couchée, et elle s'etoit relevée, et descendit dans le jardin, par le quel elle avoit echappée sans que personne s'en doutât. On peut imaginer la surprise bien grande parmi sa Domestique. Il nÿ avoit que la seule Julie, qui crût avoir le clef du mystere. Elle avoit toujours regardé Docile comme Maitresse entretenue du Comte; elle ignoroit sa qualité, et son dessein de Mariage; il lui parroissoit tres clair, qu'elle avoit faite un autre amant. Elle auroit donné la mesme Idée a tout, si elle avoit conté l'avanture du Bois, mais, plus discrette que le plûpart de celles de son état, elle gardoit ce secret pour son Maitre, en se promettant pourtant de se dedomager de cette contrainte, en le contant a tout le monde immediatement apres qu'elle auroit instruit le Comte.

Il arriva avant la nuit, avec tout l'empressement d'un homme qui attendoit la recompense de tant des soins, et des soupirs. Que devint-il en aprenant l'evasion de la Reine? Il avoit de la peine a le croire, quoy qu'il le voyoit, et rouloit mille imaginations dans sa Tête, quand l'officieuse Julie lui communiqua la scene qu'elle avoit vue au Bois, qui mettoit le comble a son éttonnement. Dans toute sa vie il n'avoit estimé que la seule Docile, il avoit toujours regardé la Vertu comme une Idée chimerique, qui n'avoit pas plus d'existence réel que le Phoenix. Il avoit changé de sentiment en sa faveur, et c'est justement elle qui lui trompe de la maniere la plus cruelle, et qui est aussi mortifiante pour sa Vanité que pour sa tendresse. Lui, qui se piquoit de connoistre si bien son monde, se trouve le Dupe d'une jeune personne, qui a couvrit son jeu d'une Innocence qui parroisoit si naturelle qu'elle faisoit pitie. Il parcourût dans son Imagination toutes ses demarches, ses paroles, jusqu'a ses moindres regards, sans pouvoir decouvrir aucune trace de cette artifice qui faisoit le fonds de son Caractere, puis qu'elle estoit capable d'un Trahison si noir, dans le moment qu'elle sembloit ne vivre que pour lui. Il renvoya toutes ses femmes, et retourna a la Cour de Bons Enfants, ou il trouva beaucoup de Politesse de la part du Roi, mille embrassades de Courtisans, et des agaceries de Dames, qui lui firent oublier l'infidelle, qui s'occupa pourtant uniquement de lui, pendant les fatigues de son triste voiage.

Son Conducteur n'étoit pas sans ses inquietudes. Il n'avoit jamais vû la Reine qu'avec les yeux qu'on regarde sa Souveraine. Il disoit avec tout le pg 264monde, que c'éstoit une Beauté parfaitte, sans oser s'attacher a la Contempler. Il la voyoit a present seule, et dans un état qui, denué de l'éclat de son rang, relevoit toutes ses charmes. On sçait a quel point l'habit d'homme est avantageux aux Belles. N'etant pas accoutumée a s'habiller elle mesme elle avoit si mal nouée sa bourse, qu'elle étoit tombée au premier pas du cheval, et elle avoit ses épaules couvert de beaux cheveux cendré qui estoit bouclez naturellement. L'air et le mouvement lui avoit donnée ces couleurs vifs, qui accompagnent la fleur de la jeunesse. Jugez comme elle parroisoit brillante au Cavalier.

Quand le Lever du Soleil lui permit de la regarder, son admiration estoit meslé d'une confusion, qui ne lui laissoit pas la Liberté de penser. Il s'abandonna au Plaisir que ses yeux recevoient, sans remarquer que son Coeur s'intterressoit. Elle estoit trop ensevlie dans ses Idées pour y faire le moindre attention. Malgre la fermeté dont elle se flattoit, chaque pas qui l'éloignoit du Comte lui rendit plus cher a son Imagination. Elle se representoit son Dese[s]poir, sa Fure[u]r, sa haine, et en suitte son Mepris, pour une Femme si ingratte et si perfide qu'elle devoit lui paroistre. Au moins, (pensoit-elle) si j'osois lui instruire que c'est pour lui, que je me sacrifie? Mais non, mon sacrifice deviendroit inutile, il s'exposera a la Vengeance de mon Epoux, et j'aurois a me reprocher la perte d'un homme digne d'estre immortel. Il faut subïr aux rigeurs de mon sort, et me contenter du seul temoignage de mon Coeur de l'innocence de mes procedez. La vraie vertu est independante des Applaudisements, et je l'offense en cherchant en elle autre chose qu'elle mesme. C'étoit par de telles refflections qu'elle soutenoit sa Resolution.

On se moque aujourdui assez volontiers de la vieille maxime que la Vertu porte sa recompense avec elle. C'est pourtant tres vraie: si on la considere bien, c'est la joüissance la plus parfaitte de l'amour propre, la seule qui est pure, et qui ne degoute jamais, et je suis persuadé que ceux qui sont assez heureux d'estre veritablement ennyvrez de cette Enthusiasme, trouvent plus de plaisir a vaincre leur passions que l'homme le plus vif a jamais senti en les contentant. Docile en fit la preuve, et arriva au port de la mer, avec une Tranquillité qui augmenta sa Beauté.

Elle y trouva un Vaisseau marchand prest a faire voile a l'isle ou son officier avoit laissé le Roi Sombre. Elle s'embarqua sans vouloir écouter cet fidelle Ecuyer, qui vouloit la persuader de prendre un jour de repos. Elle avoit lieu du repentir de cet empressement deux jours apres: un Corsair de Tunis, qui rodoit dans ces mers, attaqua leur Vaisseau, qui étoit peu en état de se deffendre, mais la crainte de l'esclavage faisoit faire des merveilles a tout l'Equipage. Le Cavalier, qui se donnoit pour Frere de Docile, surpassoit et animoit tous les autres. Il combattoit aux yeux et pour la Liberté de sa Reine adorable. Il falût pourtant ceder a la Force. Il eût la Gloire de mourir a ses pieds percé de mille coups; elle fit un cri qui estoit suivi d'un pg 265evanoûissement si profond qu'elle parroisoit morte, et auroit été jettée a la mer parmi ceux qui etoient tuez, si sa grande Beauté ne l'avoit pas fait remarquer au Capitaine de Corsairs. Il l'avoit distingué de commencement de l'abordage, et se promettoit des grands avantages de sa prise. Le Bey de Tunis estoit dans le Goût d'avoir toujours aupres de lui de Jolis Pages, et il ne douta pas de faire sa fortune en lui faisant un si beau present. Dans cette vûe, il fit relever Docile, et voyant que ses habits n'etoient pas ensanglantez, il crût que la peur seule l'avoit fait evanoüir. Il la faisoit porter a sa Cabanne. Elle revint, (par le secours de l'eau qu'on lui jetta au visage) pour se voir au milieu des Barbares, de qui elle devoit attendre toute sorte d'insultes. Elle determina de se jetter a la mer, du premier attentât qui pourroit blesser sa pudeur. Elle comptoit pour rien d'estre l'esclave; en effet elle l'avoit toujours été, il ne lui manquoit que le nom; et elle resolût de Supporter ce malheur comme elle avoit fait tant d'autres. Elle se soûvint que Télémaque l'avoit été, et de toutes les consolations que la sagesse lui avoit donnée sous la figure de Mentor.

Le Capitaine craignoit si fort de ternir l'éclat de sa beauté en lui donnant du Chagrin, qu'il la fit servir avec autant de Respect comme si elle avoit été a sa Cour. On ne se presentoit a elle, que pour la porter a manger, et c'étoit tout ce qu'il y avoit du meilleur, toujours en baissant les yeux selon la politesse Turc. Cette conduitte la guerrissoit de sa crainte principale; elle tourna ses pensées sur les tristes évenements de sa vie, et pleura tendrement le destin cruel de son fidelle Domestique. Elle se souvenoit que qu'il [sic] étoit seul temoin de la pureté de ses intentions, et ne doutoit pas que cet dernier effort de sa Vertu, qui lui avoit tant coutée, ne passeroit dans le Monde pour un trait de Folie. Le Roi Sombre n'étoit guerre disposé a lui rendre justice, le Comte d'Esperanza aigri par le resentiment croira facilement les apparances qui étoient toutes contre elle, et elle mourira (peutestre) dans les chaines, detestée de ces mesmes personnes pour lesquelles elle s'etoit sacrifiée. Elle n'avoit de consolation que dans cette Vertu invincible qui l'avoit toujours Soutenüe, et qui lui donnoit une espece de Tranquillité, maigre toutes les persecutions de la Fortune.

Le Vaisseau faisoit voile vers Tunis assez lentement, ayant été mis en mauvais état dans le combat, trainant pourtant sa prise apres lui. Le troisieme jour de navigation, il rencontra une Galere de Malte, qui la voiant presque hors d'etat de se defendre, ne hesita pas de l'attaquer, et la Victoire estoit bien tost remportée. Les Corsairs furent mis aux fers, et leur esclaves en Liberté. C'éstoit un jeun chevalier de Malte qui commandoit, vif, hardi, aimable, bref un cadet d'une grande Maison de France. Il étoit frappé de la Figure de Docile, et l'examinant avec plus d'attention que n'avoit fait le Capitaine Turc, il commença de soupçonner son sexe. Ses regards l'embarrassoit, et sa rougeur le confirmât dans l'Idée qu'elle étoit une fille travestie. Il aprit des matelôts qu'elle etoit passager avec un Frere qui avoit pg 266été tué en combattant en vrai Heros. Il approcha d'elle avec cet air de politesse audacieuse qui est la partage de François. Ne craignez rien Mademoiselle (lui disoit-il tout bas en remarquant qu'elle trembloit) vostre sexe et vostre Beauté sont faites pour regner, non pour craindre. C'est moi qui suis vostre esclave. Comptez sur ma discretion, si vous ne voulez pas estre connüe, mais permettez moi de vous rendre les respects que je vous dois. Je me flatte que mes assiduitez attireront vostre confiance, et aussi tost que j'aurois donné quelques ordres necessaire, je reviendrai a vos pieds sçavoir si vous avez quelque chose a me commander. Cet compliment acheva de deconcerter la belle Infortunée, qui ne sçavoit quelle conduitte tenir. Elle craignit qu'en s'obstinant a cacher son sexe, elle s'exposoit a un examen humiliant, et resolût de l'avoüer a son retour, esperant de trouver sa seureté dans la Generosité du chevalier. Elle ne pouvoit pas former cette resolution sans se faire une violence extreme, et il lui trouvoit toute en pleurs quand il arrivoit. Il en parroisoit attendri. Que vous ettes digne d'estre aimée, disoit-il en la regardant tendrement, puis que vous savez si bien aimer! car je ne doute pas que c'est vostre cher Frere, que vous pleurez, et qu'il ne vous apartenoit par quelque lien plus fort que celui du sang.

Non Monsieur (lui repliqua t-elle en se remettant) je ne le regrette que comme un Domestique qui m'etoit tres attachée, mais je trouve dans ma situation assez des raisons pour m'affliger. Je ne m'ettonne pas, qu'elle vous donne des prejugez contre moi, mais je suis une Femme Malheureuse, qui alloit trouver son Mari quand—

Le Chevalier ne la permettoit pas de continuer; il l'intterompit en se jettant a ses pieds, et baissant ses mains, avec Transport. Vous ettes donc Mariée (s'écria t il). Ah que vous me delivré [sic] d'une grande inquietude! Je hai beaucoup tout commerce avec des Filles: il faut un siecle pour les vaincre, et deux autres pour s'en defaire. Il me semble qui vous ettes dix fois plus belle, depuis que je sçai que vous avez un Mari. Je me flatte même qu'il est infiniment aimable. J'aime a disputer un Coeur contre un Rival, et je veux mourir ou le supplanter dans le vostre.

Tout ceci prononcé d'un air a demi badin, étoit assez propre pour dissiper toute autre melancholie que celle de Docile, mais elle lui repondoit serieusement. Je dois estre l'objet de vostre Compassion, et non celle de vos railleries. Je ne suis pas accoutumée a entendre des parreilles, et si vos offres de services sont réel, le seul que vous pouvez me rendre c'est de me mettre au premier port d'ou je puis écrire a mon Epoux. Il trouvera (peutestre) le moyen de reconnoistre vostre Generosité; je n'ai rien a vous offrir que mes larmes.

—Vous croyez estre encore au pouvoir des Corsaires, Madame (repliqua til). Est-ce que vous craignez que je veux exiger un rançon, ou mal user de ma victoire? Nous autres François ne voulons rien des Dames que ce que leur Bonté nous accordent, mais il faut nous permettre par la voye de la pg 267Douceur de profiter des bienfait de la Fortune. La mienne me paroist si brillante, je ne sçaurois quitter si legerement l'entreprise Glorieuse, que j'ai formé de vous plaire. Il est vrai que j'anticipe peut estre les choses, et que je devois par respect vous cacher mon dessein encore deux ou trois jours, mais helas! nous ne sommes plus au siecle des Amadis, et encore plus éloigné de celui des Patriarches. Que sçai-je? je puis mourir en vingt quatre heures, et j'aurois le deplaisir de mourir sans vous avoir apris, que je vous adorai. Non, non, il ne faut pas hazarder un malheur si terrible—je suis pressé de Vivre. Il finissoit par ce trait de Chanson, d'un ton agreable qui parroisoit si peu serieux a Docile qu'elle commença de se rassurer.

Elle crût que le parti le plus raisonnable, avec un caractere comme le sien, étoit celui de lui laisser la joüissance de ses Visions (doux fruit de sa Vanité) et se tirer de ses mains avec toute la promptitude possible. Elle se flattoit qu'il s'ennuira bien tost de soins inutiles, et qu'elle pourroit attendre sa Liberté de sa politesse quand il auroit vû échouer ses agrements qu'il croyoit si irresistable; et craignit qu'en le choquant par une séverité desesperante, qu'il pouvoit estre assez piqué pour se porter a des Insolences dont la seule Idée lui faisoit fremir. Ces raissonnements faites a la hate, la determinoient a feïndre un peu de complaisance, et elle lui repondit d'un air a moitie enjoüé, qu'il chantoit joliment, sans faire semblant d'avoir écouté ses discours libre. Vous aimez la musique (disoit-il); vous m'enlevez, c'est ma Fureur. Je mettrai les mains au feu, que vous chantez comme un Ange. Vous avez un son de voix ravissant; chantons le Duo dans le seconde acte du dernier Opera, celui qui estoit si gouté de la Cour. N'etiez vous pas a Paris dans le temps qu'il fût representé?

Je n'ai jamais été a Paris Monsieur, repondit-elle. Est-il possible (s'écria t'il)? Vous n'avez pourtant rien d'étranger. Cette Taille si fine et si degagée, cet air de Tête, peut-on les prendre ailleurs? Il faut y aller, trois Mois de sejour, mettra le dernier coup de pinçeau a vos Graces. Vostre Beauté sera l'ornement de Thuilleries, et cinq ou 6 soirs de promenade ajouteront ce certain je ne sçai quoy, si necessaire aux belles. Mais je voye que vous ettes fatiguée. On le seroit a moins; un Combat navale n'est pas un spectacle indifferent; vous avez été sans doute transie de peur, et devez avoir besoin de repos. J'ai aupres de moi un Garçon qui est le premier Genie du monde pour les boüillons et les consommez. Il vous aportera un de sa façon. Dormez y bien, souvenez vous que je vous aime éperdument, nous nous reverrons demain Matin.

Il sortit d'un pas leger, en chantant, et laissa Docile dans une surprise qui suspendit son affliction. Elle ne sçavoit quel consequence tirer de ses procedez. Cette maniere de Galanterie estoit toute nouvelle pour elle, et elle se perdit dans ses refflections. Elle avoit soin de bien fermer la porte de sa cabane avant de se coucher, precaution nullement necessaire; il étoit beaucoup plus fatigué qu'elle, et s'endormit beaucoup plus tost. Au fonds il pg 268n'étoit point du tout dangereux pour des Dames comme elle, mais fort a craindre pour celles qui étoient Galantes: c'est a dire, fait pour leur inspirer des desirs, et tres sujet a leur faire de ces affronts d'omission qu'on ne pardonne jamais. Fort a la mode de [?] dè son Enfance, il s'etoit perdu dans le service du sexe. Il ne lui restoit que la figure et le jargon d'un homme a bonne fortune. Plus ardent que jamais dans ses poursuittes, il cherchoit depuis deux anns la Beaute divine qui pourroit lui ragouter. Il se souvenoit de celle de Docile en s'éveillant, et crût avoir trouvé son fait. Son air de Novice et sa Modestie estoint pour le moins aussi surprenant a lui, que son Hardiesse et ses mannieres deliberez avoient été a elle. Il concluoit qu'elle n'avoit eû encore que peu d'avantures, et qu'elle estoit assez charmante pour valoir un Coeur neuf. Il n'avoit jamais rencontré de cette espece, et resolût de ne rien oublier pour en faire la Conquete, et en suitte de l'emmener a Paris. Elle est assez belle (se disoit il) pour plaire a tout ce qu'il y a de plus grand. Serois-je le premier qui a poussé sa Fortune par le moyen d'une jolie Maitresse? Je la donnerai comme une Sultane. La nouveauté seule peut faire un grand Effet—

Flattée de ces Idées, il s'empressa de se friser dans le dernier goût et lui porta lui mesme son Caffé sur un cabaret magnifique. Elle étoit levée depuis longtemps, et lui recûte poliment, quoy qu'un peu embarrassée en remarquant qu'il s'attachoit a contempler ses jambes, qu'elle avoient parfaitement bien fait. La rougeur lui montoit au visage. Je suis bien malheureux Madame (disoit-il) de vous donner toujours de la Confusion. Pour Dieu, composez vous, je ne voye rien que d'admirable, laissez rougir celles qui n'osent se montrer qu'apres avoir épuisée la science de la Toilette. Il est vrai qu'en laissant voir de tres belles choses, vous cachez d'autres. Je suis seure que dans vostre habit de femme on vous voye une Gorge incomparable. Je ferai voile vers Naxis; nous trouverons des habits Grecs, qui ne sont pas laids, si celui que vous portez vous fait de la peine.

Je voudrois rester sous mon deguisement, disoit-elle, jusqu'a l'occasion se presente de retourner aupres de mon Mari. C'est une grande cruauté, repondit le chevalier en souriant, de me faire sauter aux yeux l'empressement que vous avez de le rejoindre. Oserois je vous demander depuis quand vous l'avez quittée? Depuis pres d'un ann, disoit-elle. Et vous ne l'avez pas encore oubliée? interrompit le chevalier. Voila une Constance qu'on n'a jamais vû depuis Penelope. Vous avez trop de vivacité dans les yeux pour estre capable de donner dans ces fadaisses d'Antiquité. Je soupçon plus tost ce petit frere, ou fidelle Domestique (si vous voulez), de vous tenir au Coeur. On dit qu'il estoit joli, mais par dieu il a autant de tort d'estre mort, que l'autre a d'estre Absent. Il faut oublier ceux qui nous quitte, joüissons des moments present, et gardons les regrets pour les heures perdûes. Je vous suis toute acquise. Un peu de bonté pour mes souffrances, et je vous quitte de toute la tristesse que vous donnerai a mes cendres, dont asseurement je pg 269ne profiterai guerre. Peut-on exiger davantage de la plus vertueuse femme du monde, que de la Fidelité quand on est ensemble? Il y en a peu qui la pousse aussi loin que cela. Une Dame de Paris a ordinairement un Amant dans le Cabinet, pendant qu'un autre est dans sa chambre. Le nombre des Conquests fait honneur aux Belles, aussi bien qu'aux Heros, et j'ai entendu dire a une femme de beaucoup d'esprit, qu'une Beauté sensé a toujours un corps de reserve comme un General habile. Sçait-on ce que peut arriver? Il y a d'étranges malheurs dans le monde, et j'en connois plus qu'une qui se sont tres bien trouvez d'avoir un Amant de Relai. Ne vous offensez pas, ma belle Reine (continua t il, voyant qu'elle rougissoit de depit d'entendre ce discours libertin), je vous croi trop delicate pour cela. Mais de pousser la Fidelité jusqu'aux Absents, et aux Cadavres, c'est de rebût depuis cent anns. Vous connoisez la franchise de ma Nation; j'en ai plus qu'un autre. Permettez moi de vous dire ma pensée naturellement. Je croi qu'un aimable cavalier vous a enlevée d'un Epoux que vous n'aimez plus, ou que vous n'avez jamais aimée. Je ne sçaurois me figurer qu'il y a Mari au monde, qui auroit permis a une personne de vostre Age de voiager seule avec un joli Garçon. Avouez moi vostre Avanture; je suis discret a toute outrance. Je va vous en donner une belle preuve. Il y a presque 24 heures que je sçai vostre sexe sans en avoir parlé a personne. On se moqueroit bien de moi si on sçavoit cela a Paris. La Discretion y est aussi decriée que la Fidelité; on n'ose pas se vanter de ses vieileries la, mais vous ettes assez belle pour faire des miracles. Je suis prest a faire, et a croire tout ce que vous voulez, quand mesme vous me direz que vous vous ettes mise sur mer suivie d'un grand Train de Domestiques et que ces Coquins de Turcs ont mangé vos Laquais et vos femmes de chambre.

Cette raillerie ouvrit les yeux a Docile. Elle voyoit dans tout son jour l'extravagance de son enterprise, et comprit qu'elle ne pouvoit plus se montrer au Roi Sombre, si elle ne vouloit pas s'exposer aux Traittements le plus indignes, qui seront justifiez par les apparences qui étoient tout contre elle. Apres un moment de silence elle dit en soupirant, J'en conviens Monsieur que vous me voiez dans un état qui doit vous porter a des jugements peu avantageux pour moi. Je ne sçaurois vous expliquer mes raisons, et quand je pourrois mÿ resoudre vous n'ettes pas obligée de me croire. Il ne m'est nullement necessaire d'entrer dans le detail de mes Malheurs. Je n'ai qu'une seule grace a vous demander: mettez moi dans quelque couvent (soit a l'Isle de Naxis ou ailleurs); je serois une de soeurs servans au pres des Filles Sequestrez, trop heureuse de vivre et de mourir inconnüe.

Quoy qu'elle prononcassez ces paroles avec une tristesse attendrissante, il ne pouvoit pas s'empecher de faire un éclat de rire. Le joli parti que vous prenez la Madame! (repliqua t-il) Vous destinez donc ces mains blanches et delicates a repasser de Guimpes, et ces petits doigts si bien tournez a faire de Colifichets pour orner les images. Si vous voulez de la Devotion, prenez pg 270en une qui soit plus raisonable. Regardez vos Beautez comme des dons precieux du Ciel; employes les a l'usage pour le quel elles ont été faites, et ne croyez pas qu'il vous est permise de les defacer, ou enterrer. C'est un vol que vous faittes a l'univers. Vous ettes née pour distribuer des plaisirs; suivez le doux penchant de la Nature, et croyez que c'est la Divinité qui vous parle. Je n'ai jamais crû faire le personage de Missionaire, mais je me trouve une Zèle pour vostre service, qui vaut un inspiration. Il faut que je vous apprend vostre Devoir,—Ce ne pas [sic] par Devotion (intterompit-elle) que je choisi la retraitte. Mon Honneur mÿ oblige, et la necessité de mes affaires.

En voici d'autres! (s'écria t il). Je suis ravÿ que vous n'ettes pas dupe de Prêtres. Voions un peu ce que c'est que cet Honneur qui vous tyranise si fort. C'est le premier fois de ma vie, que je me suis amusé a faire de definitions. Je n'ai pas été élevé dans la crasse de Livres, Dieu merci; je sçai la musique, je ne danse pas mal, j'ai appris bien les exercises de l'accademie, et je possede assez de Mathematique pour entendre la Navigation et la fortification. Il me semble que c'est tout ce qu'il faut pour un homme de Condition. Pourtant on a des certains lumieres naturelles, qui font voir l'abus de bien des choses. Vous entendez sans doute par cet honneur, dont vous parlez si respectueusement, l'estime generale, l'aplaudissement du monde, et l'approbation des honnètes gens. Vous avez raison; ce sont des biens qu'on doit rechercher avec ardeur. Sçavez vous qu'ils dependent de la mode, autant que les Coiffures? Ce qui est de bon air dans un siecle est ridicule dans un autre. Nos Ancestres sont tout morts, il ny a plus de Romains au monde. J'ai entendu parler mille fois du merite de Mlle L'Enclos, et on ne nomme Lucrece que pour s'en moquer. Si une Princesse avoit faite voeu d'aller a pied nûd jusqu'a Jerusalem dans le temps des Croisades, elle aura eûe la Gloire d'estre mise dans le Legende, et nous celeberons sa fête encore au temps ou nous sommes. Si une autre fera la mesme pelerinage aujourdui, les malins diront que c'est une devergondée qui se sert de cette pretexte pour couvrir ses debauches, et les plus moderez en parleront comme d'une Folle qu'on devroit enfermer. Le monde est devenu plus éclairé, et au vrai je trouve le vieux Honneur d'aussi mauvais goût que la Vieille Cuisine. Ces beaux sentiments qui sont étalez dans les anciens Romans, ne sont bon que pour vous rendre le joüet de ceux qui n'en ont point. Croyez moi, ma Belle, le grand secret de la vie, c'est de s'ennuyer jamais. Pour vous parler en termes marin, il faut suivre le courant quelques fois, ou faire nauvrage. La Gloire des Femmes d'aujourdui est entrelacée dans leurs plaisirs. Elles deviennent illustre par une genereuse distribution de leur charmes, et je soutien que cette celebre pedante de Lucrece, si elle vivoit a l'heure qu'il est, sera la plus grande Coquette de Paris, par les mesmes principes qui l'ont poussée a s'oster la vie. Croyez vous qu'elle se seroit faite cette violence, si elle s'etoit imaginée qu'on l'auroit jugé digne de petites maisons? La bonne Dame vouloit briller dans son siecle; on brille pg 271a moins de frais a present, et beaucoup plus agreablement. Le beau sexe est rentré dans tous ses droits, et ne sont plus les dupes de Jaloux, qui ont inventé cet Honneur Chimerique dont vous faites tant de cas. Il est vrai que nous avons autant des Religieuses que jamais, mais le motif est different. Ce sont des malheureuses Victimes de l'avarice ou de l'ambition de leurs parents. Les pauvres Creatures font tout ce qu'elles peuvent pour se laver du soupçon de s'etre retirées volontairement, et par de Discours libres, des chansons badins, et en maudissant de tout leur coeur ceux qui l'ont enfermées, elles nous font comprendre que c'est par contrainte, non par Duperie, qu'elles sont coffrez.

  •           Cedez a la douce tendresse,
  •             Aimez dans la jeune saison,
  •           Écoutez l'amour qui vous presse,
  •             Laissez murmurer la raison.

C'est la Rime qui me force a dire cette derniere Parole; au fonds, elle est fort mal placée, et la vraie Raison conduit a suivre les mouvements du Coeur— Qu'en dit vous ma Deëse? Il me semble que vostre silence me reproche d'avoir perdu des moments precieux dans un froid raisonnement.

Elle s'empressa de lui oster cette Idée, en lui disant, J'ignore les mannieres de vostre Païs, mais il me semble que vos Actions ne s'accordent pas avec vos Maximes. Vous meprisez l'honneur comme une Fantome et je voie que vous hazardez vostre vie pour l'obtenir.

Ne vous ai je pas dit Madame, repondit-il, que je me regle selon la mode? Il faut avouer que nos Femmes ont plus d'esprit que nous; elles ont secouées leurs chaisnes, et nous gemissons encore sous les nostres. Je ne desespere pas que nous verrons quelque jour la sottise de s'exposer aux dangers, aussi ridicule parmi les hommes que la Pruderie est aujourdui parmi les Dames. Si l'esprit humain se develope de mon temps au point de se moquer de cet prejugé, vous me verrez Poltron distingué. Effectivement y a til du sens commun a risquer sa vie, ou resister a son plaisir? Il ne faut qu'une demie douzaine des Poltrons illustres, pour placer la Gloire a éviter le Danger. Malheureusement ces Messieurs la ont decidez depuis longtemps, qu'il sont privelegiez par leur état a bien conserver leur personnes, et c'est a nous autres miserables d'affronter les perils. Voila du grand serieux! Il faut vous aimer autant que je fais, pour m'abismer ainsi dans les Refflections, pour vous tirer de l'erreur; vous ettes encore farcie de Leçons de quelque sotte mere, ou quelque radoteuse de Gouvernante. Quinze jours a Paris changeront toutes vos Idées.—

Je n'ai nulle dessein d'aller a Paris, Monsieur (repliqua t-elle), et—Je conçois vostre pensée (intterompit il avec Vivacité); vous y trouverez mille resources, vostre Beauté vaut un billet de change de cent mille écûs. Je prevoie des avantures assez brillantes pour vous faire oublier tous vos pg 272Malheurs, tel quils puissent estre. En attendant je tacherai de vous amuser, et je veux me flatter que vous aurez quelque reconnoisance pour un procedé aussi desintterresé que le mien. Je voudrois vous persuader a aimer vous mesme; aimez moi aussi, quand ce ne seroit que pour vous desenuyer durant le voiage, ne craignez aucune contrainte de ma part. Les François ne sont pas faits pour violenter les Dames, nous ne violons jamais qu'apres qu'on nous a fait entendre, qu'on le veut bien.

Cette asseurance lui valût un soürire de Docile. Il recommença ses solicitations de chanter avec lui. Elle crût ne devoir pas lui refuser cette legere Complaisance, et le reste de la journée se passa en Musique et en badinage, qu'il trouva le secret de placer par tout.1 Il craignoit presque autant qu'elle, les consequences d'une conversation trop tendre, quoy qu'il scavoit parfaitement la routine de se mocquer du resentiment des dames en pareil occasion, mais Docile lui avoit inspiré beaucoup de Goût pour elle. Il ne vouloit pas en estre meprissé, et il n'osoit hazarder un pas, qu'il sçavoit estre fort glissant pour lui.

Ils voguerent vers l'Isle de Naxis pour prendre de l'eau, pendant que le Roi Sombre desechoit sa cervelle a conjecturer la raison qu'il ne reçevoit aucune nouvelle de son Officier. Il s'arreta a imaginer qu'il avoit été assassiné par ordre du Roi de Bons Enfants. Il en accusa le mauvais coeur de Docile, et ne douta point qu'elle n'avoit sacrifiée sa Lettre a son Amant, et en étoit plus outré que des toutes les autres raisons qu'il croioit avoir de se plaindre d'elle. Il voulût a la vûe de l'univers l'aider a monter sur son Trone, mais il souhaitât qu'on le regardâtes comme un effet de sa Generosité et de sa Justice, sans qu'on l'accusâtes de s'intterresser a sa personne, et il ne pouvoit s'imaginer sans Fureur que cette marque de sa Foiblesse étoit entre les mains du Roi de Bons Enfants. Il envoia le Seigneur de sa Cour qu'il crût lui estre le plus attaché, en qualité d'envoyé extrodinaire pour donner part de son avenement a la Courronne au Roi de Bons Enfants et pour renouveller un ancien traitté de Commerce, avec ordre secret de s'in[s]truire adroitement de toutes les nouvelles de la Cour, tres resolu s'il estoit vrai que Docile y restoit, s'etant declarée son Epouse, de se venger de cet affront par la feu et le sang.

Bien loin de la trouver, son Ministre n'auroit pas seulment entendu son Nom, s'il y n'y avoit pas eu dans le Roiaume de Docile un fort parti, qui las d'estre dominé par une puissance étrangere, souhaitant passionement son retour, et profitant de la declaration que le Roi Sombre avoit fait aux Deputez qu'il voulût la retablir, la faisoit rechercher par toute la terre. Le Grand Prêtre avoit été Lapidé par le peuple, qui avoit gemi longtemps sous son Insolence et ses exactions. La premiere Nouvelle de la mort du Roi Farouche, et tous estoit disposé a reçevoir Docile comme leur Reine pg 273Legitime. Plusieurs Cavaliers entreprirent de la chercher; chaqu'un portoit son portrait, et partirent pour des Cours differentes. Un d'eux arriva a celle de Bons Enfants, peu avant l'envoyé du Roi Sombre.

Docile avoit une figure trop charmante pour estre oubliée; les premieres personnes, a qui il montroit son Portrait, la reconnurent pour la mesme Beauté qui avoit fait tant de bruit par la Bizzarerie de sa conduitte. Le Roi de Bons Enfants, qui avoit le meilleur coeur du monde, la fit rechercher avec tout le soin possible. On decouvrît qu'elle avoit été quelque temps au port de Mer, et ensuitte chez le Comte d'Esperanza. Il avoit été souvent raillé de cet Avanture avant qu'on soupçonnâtes la Qualité de la Belle. Julie n'avoit pas manquée de conter sa fuitte avec le jeune Officier; on avoit badiné le Comte sur son desespoir. Il s'etoit tiré d'affaire avec esprit, et en rioit le premier, mais quand il voioit qu'on estoit instruitt de son Rang, il s'empressa d'assurer l'envoyé du Roi Sombre, qu'il avoit vecû avec elle aussi respectueusement comme si il l'avoit scût. Cet dernier article estoit si peu vraisemblable que personne nÿ fit attention que pour louer sa Discretion.

Dieu sçait comme la Malheureuse Docile fût dechirée. On admiroit également son Artifice et sa Legereté, qui voiloit avec l'apparence d'une si grande Modestie un Coeur si corrompu; on faisoit honneur a son Esprit d'une politique dont elle estoit incapable, et on lui ostoit impitoiablement toutes les vertûs qui faisoient le fonds de son Caractere. L'envoyé depecha un courier avec des Lettres a son Maitre, ou il n'oublia rien de ce qu'il avoit entendu. Le Roi Sombre, toujours persuadé qu'elle avoit été entre les mains du Roi de Bons Enfants, imagina que son Inconstance naturelle l'avoit portée a lui quitter pour se donner au Comte, et que par une suitte de cet humeur volage elle s'etoit fait enlever par un nouveau Favori. Il s'en consola en se flattant que son Mariage n'estoit pas reçonnue dans le public.

En effet on en parloit douteusement. Il ny avoit que la seule Emilie qui l'avoit declarée, et elle n'estoit pas un temoin dont lon ne pouvoit pas soupçonner la veracité. Quand elle vît qu'on le prenoit sur ce ton, elle ne persistoit plus a le dire, et n'estoit pas faschée d'insinuer que c'étoit son bon Coeur qui avoit tasché de voiler l'impudicité de sa Maitresse. Les sujets de Docile Honteux de rechercher une Reine si indigne, se donnerent encore au Roi Sombre. On fit en plusieurs païs des Brochures des Avantures immaginaires de Docile, qui passa sa vie en des Austeritez plus cruels que ceux d'une Carmelite, avec la Reputation d'une Messaline.

Notes Settings

Notes

Critical Apparatus
1 Altered from 'noble'.
Critical Apparatus
1 The sentence which follows is altered from: 'Sa modestie n'avoit rien a souffrir, qu'un peu de discours hardi, et elle se rassura assez pour reprendre une partie de sa Tranquillité.'
logo-footer Copyright © 2018. All rights reserved.
Access is brought to you by Log out